Un médecin, ça ne dort pas

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Rédigé le 15/01/2021
Par Z
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Un médecin ça ne dort pas, c’est bien connu. Ça bosse jour et nuit sans relâche, un véritable ange gardien qui vous protège pendant que vous ronflez paisiblement. Ah c’est beau.

Il y a définitivement une connotation positive dans ce médecin qui ne dort jamais, ne se repose pas, sorte de martyr de votre santé. Lorsque je me plains de mes plannings à rallonge à des amis, ils semblent trouver cela drôle: « Ah oui, vous travaillez quarante huit heures de suite, ha ha! » (ça ne me fait pas rire). Ce qui leur permet de penser que c’est amusant, c’est que de nombreux médecins s’en vantent et clament partout leurs horaires sans sommeil avec fierté. Ça donne un air de docteur plutôt « badass ». Hé, c’est pas ton petit fonctionnaire de La Poste là, c’est le médecin GI Joe qui travaille 48 heures de suite sans dormir pour sauver la veuve et l’orphelin, il n’est plus un humain comme les autres, c’est un surhomme, un guerrier!

Ce mythe nous est inculqué très tôt dans les études. On doit admirer ce professeur qui vient nous faire cours alors qu’il sort de 24 heures de garde. C’est juste admirable, incroyable, quel dévouement (d’ailleurs son cours durera 10 minutes car il est crevé). Regardez-le, il est encore en tenue de bloc opératoire, wahou (mais au fait… c’est dégoûtant?). Puis lorsque nous arrivons à l’internat, il faut bien les faire, ces gardes enchaînées. Pas le choix. Les plannings sont faits et ces plannings ont prévu de nous tenir éveillés 24 heures d’affilée, puis de nous faire recommencer ça 24 heures plus tard et encore 24 heures plus tard, etc… C’est comme ça! Tout le monde est passé par là! Une fois en poste, le nombre d’heures diminue et le nombre de jours de congés augmente, mais là vous êtes internes, donc il faut enchaîner les heures. Quelle est cette absurdité? Les médecins en formation doivent faire plus d’heures que les médecins en poste, quelle est la logique? La logique est cohérente avec celle qui guide toute cette formation: il s’agit encore et toujours de franchir des obstacles pour arriver à une position plus privilégiée (et pas tellement d’apprendre quoi que ce soit). Le nombre d’heures imposées dans certains stages d’internat n’est simplement pas tenable humainement. Difficile de le tenir six mois, il serait impossible à tenir pendant dix ans. Une fois en poste, il est entendu que vous n’en ferez pas autant (donc il faudra que d’autres bouchent les trous).

Autre carotte qui vous suit durant l’internat: vous êtes mal payés mais ensuite vous serez très bien payés, mieux que tout l’hôpital même! Mais l’hôpital a du mal à recruter… soit il y a trop d’heures (que l’on sait intenables), soit il paye trop peu par rapport à ce que le médecin pourrait avoir dans le privé (Eh c’est la loi de l’offre et de la demande! Dit-il, en regardant les nouvelles montres de sport à la mode). Alors on fait avec des bouts de ficelle, on négocie. Plutôt que de mettre une médecin de garde on la met en astreinte (chez elle, mais joignable et qui peut se déplacer). Quant au radiologue, on a négocié avec lui qu’on le laisse dormir pendant ses gardes à partir de minuit (sinon il se barre dans le privé!). Il est entendu que le médecin des urgences peut laisser l’interne debout et aller dormir (sinon son planning n’est pas tenable à long terme). S’il n’y a pas d’interne disponible, on peut aussi mettre un médecin étranger recruté comme « faisant fonction d’interne », encore moins cher et plus qualifié!

Mais voilà comment l’on se retrouve, interne en médecine débutante, à tenir les Urgences toute la nuit, seule et exténuée. En cas de problème, on appelle, mais ça sonne dans le vide. Ou bien on tombe sur le radiologue grognon qui vous gueule dessus que ça attendra 7h. Ou bien sur le spécialiste d’astreinte qui ne s’est jamais déplacé en 5 ans et ne le fera pas ce soir. C’est le stress et on a dormi juste trois heures en quarante huit heures et les paupières tombent pendant qu’on lit les images du scanner cérébral de Mme Z. (que le radiologue ne regardera que demain matin). Et on entend le sang qui bat dans les tempes à 4h15 quand on prescrit la perfusion (deuxième fois de notre vie que l’on prescrit ce médicament). Merde ce n’est pas le bon patient! On corrige… Encore une entrée, qu’est-ce qu’il a lui, ça a l’air grave! On appelle le médecin senior, et on se fait vertement engueuler de le sortir de ses songes, on aurait pu se débrouiller seule (quand même, avec 2 mois d’expérience, si c’est pas un scandale!).

En mars 2016, à Cambrai, une petite fille de trois ans est décédée après avoir été amenée aux urgences vers une heure et demi du matin. En lisant l’histoire de ce drame, je pouvais relire exactement le fonctionnement dangereux de l’hôpital la nuit, qui n’a plus que des internes (épuisés) sur place comme médecins:

À cette époque, deux pédiatres se relayent pour les astreintes de nuit, à leur domicile, contre quatre théoriques. Inquiète de l’état de Maréva, une interne de médecine générale appelle la pédiatre sénior d’astreinte, qui la renvoie vers le chirurgien d’astreinte, qui raccroche, considérant que si la pédiatre ne s’est pas déplacée, il n’a pas à intervenir.

Rappelée, la pédiatre arrive finalement vers 03H45, ausculte l’enfant et appelle le radiologue d’astreinte, qui ne se déplace pas. À défaut de scanner, des radios sont réalisées. La pédiatre repart chez elle vers 04H30, et demande de poursuivre la surveillance.

Le fonctionnement actuel de l’hôpital public met des vies en danger. C’est le résultat d’économies toujours plus importantes sur le budget de l’hôpital public, ses postes et ses lits, combiné parfois à des demandes indécentes de certains médecins spécialistes et aussi à un traditionnel non respect des règlementations sur les horaires de travail. En effet, il est évident que travailler 48 heures d’affilée met les patient.es en danger, c’est donc interdit. Pourtant certains médecins le font. Car cela permet ensuite de se dégager le reste de la semaine. Et comme on ne peut pas vraiment resté éveillé et opérationnel pendant 48 heures, il est entendu que l’on dormira une partie de ce temps en croisant les doigts pour que ça passe grâce au reste du personnel restant debout (infirmier.es, internes). Parfois, la direction des affaires médicales râle en voyant des gardes enchaînées sans repos: et là, c’est le scandale chez les médecins… Comme l’administration ose-t-elle se mêler des emplois du temps des médecins?! Incroyable d’insolence! Les médecins font leur popote, qu’on ne leur demande pas de comptes! Sinon ils vous menaceront de partir dans le privé, et voilà. Alors c’est toléré, et… ça arrange bien tout le monde puisqu’il n’y a pas assez de médecins pour que les choses soient faites correctement. Et quand il y a trop de gardes à faire, on utilise donc la main d’oeuvre médicale qui n’a pas son mot à dire (internes et médecins étrangers) pour les éponger.

Si l’on regarde les statuts des contrôleurs aériens, on voit qu’ils ne peuvent travailler plus de douze heures d’affilée, avec des pauses obligatoires. Cela semble logique, qui voudrait d’un.e contrôleur/se qui s’endort sur son radar? Imagine-t-on ces personnes bidouiller entre elles leur emploi du temps pour compacter 4 jours de travail sur 48 h d’affilée et partir en vacances sur le reste des jours? Non, cela serait trop dangereux… Sans aller chercher aussi loin que le contrôle aérien, on voit tout simplement que les personnels dits « paramédicaux » sont bien obligés de respecter les réglementations, eux. Mais chez les médecins, il y a toujours cette idée de faire exception, ne pas faire partie du commun des travailleurs. Car on ne fait pas un travail, nous, on fait de l’aaaart! Les internes s’échangent des gardes entre eux et enchainent deux 24 heures à la suite sans dormir pour pouvoir ensuite partir en vacances pendant leurs jours de récup’… Seule option pour partir puisqu’on leur interdit de poser leurs vrais jours de congés. Mais accepter cette cuisine participe à ne rien faire avancer en termes de conditions de travail, et c’est surtout dangereux pour les usager.es de l’hôpital.

Si l’on veut que les drames cessent, il faut donner plus d’argent à l’hôpital public, recruter pour avoir assez de personnel, supprimer le système privé etc.. et aussi briser les traditions médicales qui promeuvent des façons de travailler mettant en danger usager.es et soignant.es.