Peut-on vraiment dire que l’hôpital a tenu ?

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Rédigé le 09/06/2021
Par Manon
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14 mars 2020. Annulation générale de toutes les consultations

23 mars 2020. Ordonnances envoyées par email dans la hâte pour les patients chroniques

Il y a une pandémie mondiale, on ne connaît rien sur la transmission, on ne sait pas qui est vulnérable, alors on sort tout ce qu’on peut de l’hôpital, on réquisitionne tous les personnels qu’on trouve pour traiter les malades contaminés. Des plus jeunes aux plus âgés, des moins diplômés aux grands Chefs, on enrobe tout le monde dans des sacs poubelle et on fonce soigner tête baissée ; il faut affronter la maladie c’est le métier.

11 mai 2020. Déconfinement. La première vague est passée. Tout le beau monde prépare son livre sur la pandémie. Pour la rentrée littéraire de septembre. Et le plus français des français de se targuer : « l’hôpital a tenu ».

Cette phrase m’obsède depuis la première fois que je l’ai entendue.

Alors oui, pour quelqu’un qui ne met jamais les pieds à l’hôpital, qui a entendu que « les murs avaient été poussés », mais qui n’a pas vu sur BFMTV des images d’effondrements de bâtiments telles les Tours du 11 septembre, on doit probablement pouvoir se dire en toute sincérité, et même avec une once de fierté : « ah là là oui, nous, la France, l’Hôpital a tenu. »

Mais c’est quoi un Hôpital qui tient ? des murs qui ne s’effondrent pas ? des gens debout sur leurs deux jambes ? de l’oxygène en veux-tu en voilà ?

Sur BFMTV on a vu qu’en Amérique du Sud il y avait des gens qui mourraient couchés par terre aux urgences. Et puis après même, on a vu des gens qui mourraient par terre avant d’avoir pu rentrer dans l’hôpital. Et puis en Inde, on a vu des gens brûler des dépouilles d’autres gens dans la plus précipitée des hâtes, on dit qu’il y a même une dame qui a failli être brûlée alors que finalement elle n’était pas morte.

« Ça, ce sont des hôpitaux qui n’ont pas tenu », se dit-on en France. On méprise discrètement ces pays mi-sauvages/mi-curieux, tels des Denis Diderot se préparant à la rédaction du Supplément au Voyage de Bougainville pour la rentrée littéraire de septembre 2021.

Premier semestre 2021. La plupart des consultations ont repris à l’hôpital. Mais pas toutes. On a annulé et on continue d’annuler ce qu’on dit maintenant « non urgent ». On a redéfini l’urgence. Le cancer inférieur au virus. On a redéfini la valeur des êtres. On reclasse. On reconsidère. On modifie ses priorités. On fait comme on peut. Un de plus un de moins. De toute façon à la fin c’est pareil.

En 2021, je ne reconnais plus le monde d’avant à l’hôpital. Les professionnels de santé hospitaliers sont encore plus fatigués « qu’avant ». Même les plus ascétiques d’entre eux ne répondent plus aux mails, se montrent tendus, s’endorment, ont besoin de raconter, sont en colère.

Je suis confuse d’être malade et d’avoir toujours besoin de ces humains. Je voudrais les laisser se reposer, enfin.

Pour moi, l’hôpital n’a pas tenu.

Et il est urgent de le (re)construire.