Virus et gueule de bois

Virus et gueule de bois

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Rédigé le 20/06/2020
Par Z
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Cela avait commencé comme ça: plan blanc niveau 1, niveau 2, niveau 3, réunion de crise covid, présence obligatoire!

Dans la salle, tous les médecins sont réunis, masqués. On annonce: on arrête toutes les consultations non urgentes, toutes les hospitalisations et opérations programmées. Un médecin demande: mais comment savoir si c’est une consultation urgente ou pas? Parfois c’est une consultation pour un symptôme bizarre et on trouve une tumeur, va-t-on la laisser grossir? C’est comme ça et pas autrement. Il faut se préparer à la vague, au tsunami qui se prépare à s’abattre sur notre hôpital. On a tous lu les messages Whatsapp de Strasbourg, il faut faire vite, augmenter les lits Covid, augmenter les places de réa.

Tout le monde sur le pont: les internes, on a besoin de vous. Toi là, toi là. Voilà des astreintes et des heures en plus. Votre semestre est prolongé d’un mois au fait. On a besoin de vous pour sauver des vies! Vous voyez bien, vous êtes importants.

Aux Urgences, quelque chose d’étrange se produit: il est désormais possible de s’asseoir et déjeuner le midi. Les cent vingt patients d’hier sont devenus quatre-vingt-dix, puis soixante-dix, puis cinquante… Où sont passés les patients? Les gens ont peur. La terreur du virus est partout. Dans la salle d’attente, la télévision passe BFMTV en boucle: le coronavirus, les morts, les intubations, l’hécatombe en Italie.

En parallèle, il fallait installer un circuit d’Urgence dédié aux patients Covid pour éviter les contaminations. On choisit de recycler le garage des ambulances. Des brancards alignés les uns à côté des autres. Pas de fenêtre. Des tuyaux. Voici donc la grotte. L’antre du virus. Dans cette zone inhospitalière, nous serons vêtus en tenue Covid, emballés-empaquetés dans du plastique, de la tête aux pieds. Il faut maintenant se réorganiser pour tourner entre les deux circuits. Cela demande deux fois plus de personnel. Les étudiants en soins infirmiers sont réquisitionnés pour travailler comme aide-soignant. On leur dit: ce sera votre stage.

A chaque arrivée d’ambulance, on se demande: « ça y est? C’est la vague? » Tout le monde est tendu. Il faut être prêt. S’entraîner à faire des gestes techniques que l’on n’a plus l’habitude de faire au cas où il faudrait suppléer un manque d’infirmiers.

Le monde extérieur est devenu si hostile. Route déserte et barrages de police. Tout le monde se regarde, se juge, se méfie et même: se dénonce.

Chaque jour, une réunion de chefs. Une réunion où l’on décide un nouveau protocole. Nous, les petits, on apprend par le bouche à oreille la nouvelle règle du jour: pas de surchaussure, pas de radio, pas d’aérosol. Le lendemain, si finalement radio. Le lendemain si finalement les surchaussures… Etc. On s’adapte sans broncher.

Et puis la tension monte, ceux qui pensaient encore à une grosse grippe commencent à paniquer. Certains refusent d’aller du côté Covid. On demande aux étudiants infirmiers de se charger des prélèvements dans le nez parce que… ils sont jeunes et ça touche moins les jeunes… Oui, c’est ça. Ils s’exécutent sans broncher. Les ambulanciers commencent à arriver avec de plus en plus de matériel protecteur, certains ont sorti les tenues d’Ebola, combinaison totale jaune vif. Plusieurs patients sont terrorisés en voyant ces costumes. D’autres, au contraire, n’ont pas de tenue de protection et nous les dépannons avec du matériel.

La télé, toujours allumée, continue de déverser ses images en boucle: patients intubés en réanimation, ambulanciers qui courent en combinaison. Les patients regardent les images, médusés, avec leur masque à oxygène. Mais éteignez cette télé bon sang! Mais non car Docteur truc veut voir les infos.

Côté Covid, les ambulances se mettent à arriver plus nombreuses. Le tatoueur du coin nous offre des masques. Côté non Covid, on se tourne les pouces comme jamais on ne l’a fait aux Urgences. Presque pas de patients. Une infirmière me confie: avant, les journées étaient intemporelles, maintenant elles sont interminables.

Côté Covid je donne des nouvelles plus ou moins rassurantes à la fille de Mr C au téléphone, vu il y a trois minutes et plutôt stable. J’y retourne pour lui transmettre les nouvelles de sa fille. Mais je le trouve en train de suffoquer. Il cherche son air, il se décolore, il panique, en sueurs. Alerte générale. Nous nous ruons sur lui pour lui apporter des soins, remonter son oxygène, le réinstaller et nous arrivons à le stabiliser au bout de quelques minutes. Il faudra finalement l’envoyer en réa. Une fois stabilisé, je me retourne et je réalise que, dans la panique, nous n’avons pas mis de paravent. La femme sur le brancard en face a regardé toute la scène dont elle a bien compris la teneur. Elle est hébétée, les yeux écarquillés. Il va falloir réparer cela, essayer de la rassurer. Ce n’est pas un endroit pour bien soigner les gens.

Et il y a tous ces gens que l’on refuse. Rentrez chez vous. « C’est la guerre, on doit faire de la médecine de guerre, changer notre raisonnement! » me dit-on. Ah bon, vraiment? Mais pour l’instant nous ne sommes pas submergés, pourquoi faire « de la médecine de guerre »? Côté non Covid, on soigne mal les gens: « en temps normal il vous faudrait un scanner en ville et un rendez-vous chez un spécialiste mais en ce moment c’est impossible… » Un patient souffre, il devait avoir une opération pour lui enlever cette douleur, mais c’est annulé. Le chirurgien est chez lui, au chômage technique, et le patient est chez lui aussi, avec sa douleur. Cet autre patient en choc septique a besoin d’une place en réanimation mais il n’a pas le Covid et toutes les places libres restantes sont réservées Covid… On me demande au téléphone « il est vraiment réanimatoire ce patient? Quel est le projet pour lui? » Sous-entendu: on veut vraiment lui sauver la vie? Et cela devient le leitmotiv que l’on me demande à chaque fois que j’essaye d’hospitaliser un.e patient.e: est-ce qu’il ou elle est « réanimatoire »?

Progressivement, de moins en moins d’ambulances arrivent côté Covid, et de plus en plus côté non Covid. Des patients qui avaient mal depuis un mois, mais dont le rendez-vous a été annulé, dont l’opération a été reportée… et qui ont « tenu » jusqu’à ce que ce ne soit plus possible. Des violences domestiques, tentatives de suicide. Et le déconfinement rajoute les accidents de la vie. Petit à petit on passe de trente patients à cinquante. Cinquante à soixante-dix, quatre-vingt-dix, cent… Et voilà. De nouveau, il est impossible de s’asseoir pour déjeuner. On court partout. Et on retrouve la vague d’avant, la vague quotidienne d’ambulances qui submerge quotidiennement le service car nous n’avons jamais assez de personnel ni de place pour hospitaliser les gens. Une patiente oubliée trop longtemps sur un brancard, car on est submergés par notre vague habituelle « non covid », est en train de commencer un choc septique. Au même moment un patient arrive avec un traumatisme crânien et saigne abondamment. Tout le monde est déjà occupé avec tous les autres patients. Et ensuite appeler sans relâche les services: « on n’a plus de place ». Envoyer les gens dans des cliniques loin de chez eux, les laisser dormir sur des brancards. Rien n’a changé.

Voilà c’est la fin du stage et la fin du confinement. Vous poserez bien votre badge dans la boîte aux lettres en partant. On y trouvera des bons Total à récupérer pour nous remercier.