Le sens des responsabilités ( Lettre ouverte à Edouard Philippe, Premier ministre)

Le sens des responsabilités ( Lettre ouverte à Edouard Philippe, Premier ministre)

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Rédigé le 04/07/2019
Par Christian LEHMANN
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Monsieur le Premier ministre

je vous écris cette lettre, que vous lirez peut-être, si vous avez le temps. Je vous écris parce que vous êtes un homme d’action, un homme qui ose, et vous l’avez maintes fois prouvé.



En ralliant Emmanuel Macron, vous avez osé dire adieu à l’ancien monde, et adhérer au projet disruptif du présidentiable: plus rien ne serait comme avant. Vous alliez balayer les anciennes féodalités, tout remettre à plat, redémarrer le système.

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Je vous écris en tant que médecin, car récemment, sur les questions de santé publique, vous avez à nouveau fait preuve d’audace. Car il en fallait, de l’audace, pour monter à la tribune de l’Assemblée alors que les personnels des services d’urgence, avant même la canicule et les pénuries de l’été, mettaient genou à terre, et rappeler ces soignants épuisés, désespérés, dont certains en grève depuis des mois « au sens des responsabilités ». Il fallait oser.

Avec plus d’une centaine de mes collègues, médecins, pharmaciens, nous avons justement fait preuve de ce sens des responsabilités, il y a maintenant seize mois, en interpellant l’Ordre des Médecins, et par ricochet le gouvernement, au sujet de l’article 39 du code de déontologie et du code de Santé Publique, et puisque selon le premier article de la Loi Santé: « L’Etat est responsable de la politique de santé en France ». Cet article 39, je vous le rappelle, stipule: « Les médecins ne peuvent proposer aux malades ou à leur entourage comme salutaire ou sans danger un remède ou un procédé illusoire ou insuffisamment éprouvé. Toute pratique de charlatanisme est interdite »

Nous pointions l’exception française que demeure le remboursement dans notre pays d’une pratique ésotérique dont les fondements scientifiques empiriques posés il y a deux cent cinquante ans, (à une époque où on ne connaissait pas même encore l’existence des microbes et où on imaginait que souffler dans le cul d’un noyé avec une trompette pouvait le réanimer), n’ont jamais été remis en cause par la puissance publique alors même qu’ils contreviennent aux données de la science, aux règles basiques de la physique et de la chimie. Remboursée par la lubie de Georgina Dufoix sous François Mitterrand, l’homéopathie trônait, indéboulonnable, en France, alors que les académies des sciences européennes considéraient cette pratique obsolète, que le National Health Service britannique cessait de le rembourser, que les universités espagnoles supprimaient leurs formations à l’homéopathie en reconnaissant avoir envoyé de jeunes étudiants dans le mur avec une pratique scientifiquement infondée, que l’Australie recommandait aux médecins de cesser ces prescriptions.

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Vous nous avez lu, monsieur le Ministre. J’en veux pour preuve que sous quarante-huit heures, vos services ont publié, le 20 Mars 2018, sur le site service-public.fr, le site officiel de l’administration française, un texte édifiant « Quelles différences entre la médecine conventionnelle et les pratiques de soins non conventionnelles ? » signé de la Direction de l’information légale et administrative ( Premier ministre)  dont je cite la conclusion: « Le ministère rappelle également que les PSNC ne s’appuient pas sur des études scientifiques ou cliniques montrant leurs modalités d’action, leurs effets, leur efficacité ou encore leur non dangerosité »

Interpellé par nos soins, l’Ordre des Médecins s’est tourné vers l’Académie de Médecine et le Ministère de la Santé, qui a lui-même sollicité la Haute Autorité de Santé. Tout cela a pris du temps, mais les verdicts sont tombés, l’un après l’autre, défavorables a la poursuite du remboursement d’une pratique bien ancrée dans le public uniquement du fait du lobbying de ses promoteurs, mais sans fondement scientifique. Pendant ces seize mois, les signataires de l’appel initial ont récolté pour tout salaire de leur démarche de santé publique des accusations complotistes délirantes, portées par les adeptes de l’homéopathie dont les représentants n’hésitaient pas à mentir sur leurs propres liens d’intérêt avec les laboratoires lors de leurs interventions médiatiques, alors que, comme vous le savez « les membres des professions médicales qui ont des liens avec des entreprises ou des établissements produisant ou exploitant des produits de santé… sont tenus de faire connaître ces liens au public lorsqu’ils s’expriment… dans la presse écrite ou audiovisuelle » A plusieurs reprises, après avoir annoncé mon absence de liens d’intérêt, j’ai été confronté dans les médias ( France Culture, RTL) à des homéopathes contradicteurs qui mentaient sciemment sur leurs propres liens d’intérêt, ce qu’une simple consultation du site transparence-sante.gouv permet de vérifier. Dans le même temps, les laboratoires pharmaceutiques vendant des produits homéopathiques ont distribué des dizaines de millions d’euros à des officines, à des agences de communication, allant même jusqu’à payer des influenceuses sur Instagram ( oui, c’est à ça qu’on les reconnaît, monsieur le Premier ministre), pour soutenir l’homéopathie. A coups de com cher payée, nous avons vu fleurir les fake pétitions ( censées avoir obtenu 1.100.000 signataires à ce jour alors qu’une vidéo assez pitoyable produite par #MonHoméoMonChoix permet de supposer qu’un grand nombre des cartons de pétition présentés…. est vide.)

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Compte tenu de l’absence de démonstration d’efficacité des produits homéopathiques, de la médiocrité des études fournies par ses représentants, la Haute Auorité de Santé a sans grande surprise donné un avis défavorable au maintien de la prise en charge par l’assurance maladie. Il s’agit là d’une décision de l’agence qui représente la plus haute autorité scientifique dans ce pays, une décision longuement mûrie, que la ministre de la Santé, Agnes Buzyn, s’est engagée à plusieurs reprises à suivre.

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Dès que cette décision a été connue, le lobbying des laboratoires a atteint des sommets. Grandes manifestations annoncées à Paris et à Lyon! A Paris, une soixantaine de personnes sur l’esplanade des Invalides… A Lyon, quelques centaines… d’employés des laboratoires Boiron, ayant fait le voyage en autocar. On peut rêver plus massif soutien de l’opinion quand on se targue d’avoir récolté 1.100.000 signatures! Sur Twitter, la députée LREM Blandine Brocard lançait elle aussi un sondage, indiquant son opposition au remboursement et demandant l’avis des internautes. Le verdict, 20.958 votes réels plus tard, était sans appel: 88% des sondés étaient opposés au maintien du remboursement de l’homéopathie…

Sur les réseaux sociaux, le vieux monde se fait entendre. Des sommités scientifiques viennent soutenir le laboratoire Boiron. Ainsi Laurent Wauquiez tweete: « Après l’avis de @HAS_sante, je redis mon inquiétude : c’est toute une filière d’excellence qui est menacée, ce sont de nombreux patients attachés à l’#homeopathie qu’on prive de choisir. » Curieuse défense de l’argent public de la part de celui qui s’était illustré, on s’en souvient, pour considérer que : « Si jamais, quand vous tombez malade, cela n'a aucun impact sur votre indemnité et votre salaire, ce n'est pas très responsabilisant. » Faut-il comprendre qu’un malade doit être pénalisé, mais que les choix personnels d’un consommateur de produit sans effet médical reconnu doivent être pris en charge par la collectivité?

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Xavier Bertrand, ex ministre de la Santé, excusez du peu, prend lui aussi fait et cause pour l’homéopathie. Sur la photographie où il apparaît entouré des employés d’une des usines Boiron de sa circonscription, son sourire crispé dit assez le malaise du politique roué écartelé entre électoralisme et conscience de se ridiculiser durablement: on ne peut pas avoir porté, avec raison, des textes prônant la nécessité d’indépendance des médecins vis à vis des firmes pharmaceutiques et se livrer à ce type de soumission publique au lobbying en imaginant que cela passe sans encombre. En observant le visage de votre ancien collègue sur cette photo, derrière une bannière #MonHomeoMonChoix qui ressemblait à ces gros chèques en carton qu’on distribue dans les jeux télévisés, je me suis  souvenu avoir vu de plus francs sourires chez des otages du Hezbollah.

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Cerise sur le gâteux, Gérard Collomb, dont le fief compte aussi ses usines Boiron, se fait le fervent défenseur d’une pratique délégitimée par la Haute Autorité de Santé, et, même sourire crispé aux lèvres, se fait photographier entouré d’affidés Boiron, au nom du maintien de l’emploi. Mais depuis quand le budget de la Santé doit-il composer avec les manoeuvres pré-électorales?

De l’autre côté du spectre politique, c’est Michèle Rivasi, EELV, entre deux saillies complotistes antivaxx, qui nous accuse d’oeuvrer pour les laboratoires pharmaceutiques, et s’asseyant sur la méthode scientifique, explique que nous voulons « éradiquer une pensée médicale alternative ». Si vous lui donnez raison, qui empêchera demain les scientologues de faire du lobbying pour exiger le remboursement de la dianétique en mettant en avant quinze adeptes barrés et une pétition #MonEngrammeMonChoix ?

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Seize mois après notre interpellation, la Haute Autorité de Santé a rendu son verdict. Nous ne sommes pas dupes. Nous savons très bien les pressions qui s’exercent sur vous, et sur l’Elysée, à ce sujet. Après la crise des Gilets Jaunes, vous craignez de voir se lever un nouveau front de protestation, et c’est dans ce but que les agences de com des laboratoires alignent les fakenews pour faire croire à un engouement généralisé qui n’existe pas. Chaque année, le nombre de médecins homéopathes diminue, du fait du peu d’attrait de jeunes médecins formés à la lecture critique d’articles et peu enclins à des pratiques paternalistes sous couvert d’ésotérisme.

Nous mesurons aussi assez bien les tractations qui s’opèrent, les pressions pour gagner du temps en période pré-électorale, les manoeuvres pour garder ou gagner telle ou telle ville.

Nous avons bien entendu Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, qui assume « mentir pour protéger le Président »  déclarer qu"une balance doit être réalisée entre l’apport scientifique… et des questions évidemment économiques", preuve que le lobbying de la famille Boiron avance ses pions, pour qui la science doit pouvoir s’effacer devant les petits arrangements entre amis.



Mais vous êtes Edouard Philippe, l’homme qui ose. Vous avez , avec le Président, coupé les amarres avec l’ancien monde. Vous avez promis de révolutionner la politique. de balayer les anciennes féodalités.

Heureusement, à vos côtés, certaines voix se font entendre, comme celle de votre ministre du Budget, Gérald Darmanin, qui demandent que soient suivies les recommandations de la HAS. Et nous vous incitons à prendre conscience de la gravité de la décision que vous allez prendre collectivement...

Bafouer l’avis de la Haute Autorité de Santé, bafouer les prises de positions claires de l’Académie de Médecine, de l’Académie de Pharmacie, céder à des pressions clientélistes, c’est faillir. C’est enterrer l’illusion du progressisme, c’est rendre caduque toute notion de régulation des dépenses de santé en France. N’allez pas demander à des médecins de rationaliser leurs prescriptions, si le gouvernement n’est pas capable de prendre en compte l’état de la science…

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Chaque jour, 350.000 euros sont volatilisés pour rembourser du sucre à 5000 euros le kilo: 170 millions d’euros par an quand vous avez peiné à dégager 70 millions pour la crise des urgences. Alors que les urgences agonisent, que des personnes âgées souffrent sur des brancards, que des soignants épuisés tiennent à bout de bras le système dans des services non climatisés, ces tergiversations sont criminelles. A plusieurs reprises Agnes Buzyn a affirmé qu’elle se tiendrait à l’avis de la Haute Autorité de Santé. Aujourd’hui, elle hésite, explique qu’il faut donner du temps, que l’actualité c’est la canicule. Mais la canicule, justement, cet évènement climatique amené à se reproduire cet été avec les conséquences qu’on imagine sur les urgences et les hôpitaux en tension dont certains services devront fermer car les personnels, comme les soignants de ville, ont droit à des congés… cette canicule, cette crise des urgences, vous somment d’agir, et d’agir vite.

Ou alors cela signifierait que nous n’avons pas quitté les rives de l’ancien monde, que les manoeuvres d’appareil politique prônent sur la réflexion scientifique et la santé publique. Que ceux qui à la tête de l’Etat demandent aux soignants toujours plus d’effort… ne sont pas capables de faire face à leurs responsabilités.

Et ça, monsieur le Premier ministre, je ne peux me résoudre à y croire. Pas vous. Pas Emmanuel Macron. Vous n’oseriez pas.

Christian Lehmann

médecin généraliste et romancier, signataire de l’appel #NoFakemed

(aucun lien d’intérêt avec les firmes pharmaceutiques)