La poule

La poule

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Rédigé le 02/01/2020
Par Sylvain Balteau
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Silencieuse, elle m’attendait à côté de la porte de l’étable. La soixantaine indéfinissable, avec ses boucles grises, son tablier en imprimé bleu à fleurs délavées et son nez perpétuellement froncé. Je m’étais toujours demandé la signification de cette mimique, ce sourire, ce froncement, ces yeux serrés. Était-ce sa façon de regarder au-dessus de lunettes inadaptées ?

Son mari se dandinait d’un pied sur l’autre. Sec, brun, silencieux. Le regard baissé. Il était de ces gens qui ne demandent jamais rien et sont gênés lorsque quelqu’un fait quelque chose pour eux, fusse-t-il le vétérinaire appelé par leur fils pour une vache ayant avorté.

J’étais sorti de l’étable, un sourire sur les lèvres. Je savourais le bâtiment ancien, la voûte de pierres, l’extracteur, les trois veaux gourmands dans leur parc de palettes et de bottes de paille, les volailles qui grattaient la terre battue, cette ferme et ces habitants d’une époque révolue.

Dans ses bras, elle tenait une poule. Je l’avais ignorée lors de mon premier aller-retour entre le coffre de ma voiture et la vieille étable, lorsque j’étais allé chercher un antibiotique. Cette fois, en ressortant, je lui avais demandé : « Alors, cette poule, que lui arrive-t-il ? »

Elle la gardait contre elle comme on porte un chat ou un bébé. Ils vendaient des œufs, du lait et des légumes sur le marché : je savais bien que chez eux, les poules avaient gardé leur place de pondeuses. Pas le genre de bête qu’on soignait, encore moins pour lesquelles on embêtait le vétérinaire.

« Elle maigrit, elle n’a qu’un an mais je vois bien qu’elle va mourir un jour ou l’autre. Pourtant elle mange, elle se promène, elle gratte. Et puis il y en a aussi des belles qui meurent. Je les trouve mortes, comme ça. »

Un patient est un patient. J’avais demandé si elles étaient vermifugées. Elle avait répondu par la négative. J’avais demandé si elles pondaient bien, vers quel âge elles mouraient, et je me demandais déjà si les « maigres » et les « belles » mouraient vraiment pour les mêmes raisons. Elle, avec sa crête trop palote, complètement flapie, son bréchet saillant et, malgré tout, ses mouvements vifs et précis, ne m’inspirait pas grand-chose. De plus, je n’avais pas le temps. En ce lendemain de jour férié, les consultations m’attendaient à la clinique où le planning dégueulait déjà une atroce litanie de sang et de larmes mêlées.

Cette visite devait être ma bouffée d’oxygène.

« Je vous l’emmène, je l’autopsierai tout à l’heure. A mon avis il y a des parasites, mais il doit y avoir autre chose, ce n’est pas logique. »

Nous l’avions glissé dans une boîte à chat, et j’étais reparti avec la poule sur mon siège passager.

La journée n’avait pas failli à ses promesses. J’écoutais mes collègues rire, souvent trop fort, dans cette course insensée. On souhaitait une bonne année, même si on avait envie d’aller s’enterrer. The show must go on. Aujourd’hui, nous n’avions pas le temps de pleurer nos morts. Même si chacun d’entre nous avait pris le temps qu’il fallait avec ceux qui partaient, dans l’intimité de ces salles de consultations où s’éteignent les cœurs, même si chacun d’entre nous avait écouté, avait accompagné, en essayant de ne rien laisser paraître, parce qu’il faut se blinder. Parce qu’aujourd’hui, nous étions trop peu nombreux pour nous autoriser à craquer. Même si lorsque nous fermions les yeux, nous voyions le sang, nous voyions les larmes. Et moi j’arpentais la clinique, inlassablement, de la salle de consultation à celle d’échographie, du chat accidenté au gros toutou à vacciner, de l’accueil au chenil, de la chatterie au laboratoire. Examiner, écouter, réfléchir, conseiller. Soigner.

Ou euthanasier.

J’arpentais et à chaque fois que je passais dans le couloir, j’entendais la poule caqueter. Je savais que je l’avais emmenée pour l’autopsier, pour poser le diagnostic qui soignerait le reste de la basse-cour, et je me demandais à quoi cela rimait. Alors, à 19h, alors que les choses s’étaient enfin calmées, j’avais ouvert son panier, j’avais ramassé une fiente. Elle m’avait regardé, maigre à faire peur peut-être, mais fière comme seule peut l’être une poule sur son tas de fumier. Et j’avais mis sa fiente à décanter. J’avais trouvé les œufs des parasites, bien trop nombreux. Je ne voyais cependant pas trop en quoi cela pouvait tuer celles qui n’avaient pas maigri, mais je ne voyais pas non plus quel serait l’intérêt, ce soir, de tuer celle-là et de l’autopsier.

Alors j’avais appelé le fils, et j’étais repassé à la ferme avec un vermifuge et la poule dans son panier. Il avait sobrement commenté, avec un sourire sincère : « alors, elle n’y est pas passée ».

Non, elle n’y est pas passée, nous allons commencer par la vermifuger, et, sans doute, elle ne sera pas sauvée, parce qu’il est probablement trop tard pour elle. Mais lorsque l’une des « belles » mourra, il sera toujours temps de l’autopsier. Quant à celle-là, qu’elle retourne fièrement trôner sur son tas de fumier.