Le diagnostic

Le diagnostic

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Rédigé le 25/10/2019
Par Z
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Image parBrett Hondow de Pixabay

Une amie me parle du soulagement qui peut provenir d’être diagnostiqué. J’entends un patient parler au contraire du « diagnostic épouvantail ». Le diagnostic… Vaste sujet.

Un diagnostic, ça se pose. Un diagnostic, ça tombe. Et en fait, quand on le pose, c’est comme ça qu’il tombe. Sorte de pavé dans la mare, ou d’épée de Damoclès, selon le contexte. Mais qui donne ce diagnostic?

Du point de vue du médecin, c’est assez simple: le diagnostic, c’est lui. N’allez pas lui dire qu’un diagnostic a été posé par qui que ce soit d’autre, vous vous attireriez ses foudres en un instant. Vous avez l’impression d’avoir la grippe? Vous allez chez le médecin et vous lui dites: « j’ai la grippe ». Erreur fatale! Certains vous tacleront directement d’un « ah bon, vous êtes médecin? », ou plus subtilement d’un « tût tût tût, on va voir ça ». En tous cas, franchement, évitez. Vous remettez en cause le pouvoir de diagnostiquage de votre médecin et il n’aime pas ça, grands dieux non.

On comprend bien que, comme un diagnostic peut ouvrir des droits « officiels » (reconnaissance d’un handicap, ALD ou allocations par exemple), il faut qu’il soit en quelque sorte officiellement garanti véridique. Et le tampon de garantie est donné par le médecin. Cela fait partie du pouvoir médical: le médecin a le monopole de la parole vraie dans le domaine de la maladie (voir par exemple Qu’est-ce que le pouvoir médical par J-P Thomas cité plus bas) . Vous, vous pouvez bien parler, mais à la fin c’est lui qui dit la vérité.

Diagnostic, de dia, à travers et gnostic, connaître, soit: « qui sert à reconnaître ». Faire le diagnostic c’est trouver, parmi une liste des maladies, celles que l’on reconnaît dans les signes présentés par le malade. Page 14, pied bleu, nez rouge, mal au ventre et ongles cassants: c’est la novembrose, diag. C’est donc très lié au classement des maladies, dont on a besoin car, sans classement, c’est le bazar. C’est un peu ce que l’on me répond lorsque j’oppose un certain scepticisme face à la liste des maladies mentales du DSM V. On me dit qu’il ne s’agit pas tant de faire une liste de maladies mais plutôt de faire un classement d’entités associées à un ensemble de signes, ce qui aide ensuite à soigner, car on est moins dans le flou. Cela se conçoit.

Du point de vue des patients, le diagnostic peut être redouté ou au contraire recherché.

Recherché parce que, déjà souffrant, le diagnostic sera l’étiquetage social qui permettra une meilleure prise en compte de cette souffrance par le reste de l’environnement (médical, professionnel, amical…), avec des traitements, un aménagement du temps de travail ou simplement la compréhension de l’entourage. Il y a aussi les personnes ayant été en « errance diagnostique » pendant des années avant que l’on mette enfin le doigt sur la bonne maladie. « Voilà ce que j’avais, voilà pourquoi j’avais toujours mal là« , c’est le soulagement: c’était vrai, ce n’était pas « dans la tête » comme répétaient les autres médecins. Le diagnostic permet dans ce cas de rétablir que oui, la vérité peut aussi provenir du malade (mais on avait besoin du tampon médical pour l’admettre). Dans l’entretemps, la personne est un malade de Schrödinger, à la fois malade en pratique, et non malade, car non étiqueté comme tel par le médecin.

Redouté aussi, par sa gravité et la sentence qu’il porte bien entendu, mais également parce que la stigmatisation qui accompagne de nombreux diagnostics n’est pas très enviable. C’est en particulier le cas pour les diagnostics psychiatriques. Oui, on a cette maladie, oui, l’étiquette du diagnostic apporterait une meilleure prise en charge et des aides… Mais malheureusement elle ouvre aussi la porte à des discriminations et jugements, alors on fuit le diagnostic et on fait sans (même si l’on a tout de même la maladie). J’écoutais par exemple ce patient raconter comment il avait une motivation supplémentaire pour sortir de sa souffrance mentale dans la peur de l’épouvantail du diagnostic, qui le poursuivait mais qu’il refusait de porter.

On peut aussi se demander si l’importance de certains diagnostics ne tient pas à l’incapacité de notre société à accueillir les personnes dans leur diversité. Si vous ne pouvez pas marcher, il est important d’avoir le diagnostic de ce trouble qui ouvre droit à des aides pour des aménagements spéciaux… Car rien ne va être prévu pour vous. Mais on ne fait pas grand chose pour que l’environnement soit plus accessible à ces personnes en général. On peut aussi penser aux enfants diagnostiqués TDAH (Trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité), un diagnostic important à poser dans un système où l’école demande aux enfants de rester assis pendant huit heures en silence… En bref, dans une société plus inclusive, la nécessité du diagnostic de certains états serait sans doute moins forte. Les différentes maladies varient d’ailleurs selon les époques et leurs normes, mais on part là vers la question de la définition de la maladie, et c’est un autre sujet.

Terminons par le diagnostic de Docteur Google. Le fameux, honni de vos praticiens en blouse blanche. « Le patient arrive et me dit: j’ai regardé sur Google, j’ai un ulcère! Mais pour qui s’prend-t-il! » Généralement suivi de « Ne confondez pas votre recherche Google avec mes 10 ans d’études » (voir par exemple la quantité de mugs à café que l’on peut trouver avec ce slogan). Ohlala mais oui… Vous nous l’avez vexé là! Puisqu’on vous dit que le diagnostic c’est lui! (Lui qui a appris à poser une perfusion sur Youtube). Pourtant, en étant actif dans la recherche d’informations, la communication entre médecins et patients peut, bien sûr, être grandement améliorée. Dommage que ces progrès potentiels passent au second plan derrière les questions d’égo et de pouvoir.

Vous êtes arrivés à la fin de ce billet et vous ne savez toujours pas de quoi vous souffrez? Il est temps de consulter le diagnosticotron.

A lire à ce sujet:

  • Thomas Jean-Paul. Qu’est-ce que le pouvoir médical ?. In: Raison présente, n°137, 1er trimestre 2001. Le médecin, le chômeur et le psychologue. pp. 39-52;
  • Céline Borelle. Le traitement social de l’autisme : étude sociologique du diagnostic médical. Psychologie. Université de Grenoble, 2013. Français. Thèse de science politique.
  • Le médecin: contrôleur social ou entrepreneur moral? Chapitre 3 dans Sociologie de la Santé, Danièle Carricaburu et Marie Ménoret, Armand Collin, 2004.
    • « Là où Parsons établissait que la médecine a le pouvoir de légitimer quelqu’un qui se conduit en malade – en reconnaissant qu’il l’est vraiment- Freidson va plus loin en développant la thèse selon laquelle la médecine crée des possibilités de se conduire en malade. En devenant une des formes de réaction des sociétés à la déviance, outillée de surcroît d’un concept de maladie évolutif, la médecine est devenue une entreprise morale. »
  • Enfin, un passage de William Faulkner cité au début de Outsiders de Howard S. Becker:
    • « Des fois, je ne sais pas trop si on a le droit de dire qu’un homme est fou ou non. Des fois, je crois qu’il n’y a personne de complètement fou et personne de complètement sain tant que la majorité n’a pas décidé dans un sens ou dans l’autre. C’est pas tant la façon dont un homme agit que la façon dont la majorité le juge quand il agit ainsi ».
    • In: W. Faulkner, Tandis que j’agonise, Gallimard, Folio, p. 221.