Stérilisation : harceler les femmes qui la demandent est une violence gynécologique, et c'est impardonnable.

Stérilisation : harceler les femmes qui la demandent est une violence gynécologique, et c'est impardonnable.

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Rédigé le 05/12/2019
Par Martin Winckler (Marc Zaffran)
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La stérilisation volontaire est légale depuis la loi du 4 juillet 2001. Oui, vous avez bien lu. Cela fera bientôt 20 ans que la loi permet à toute personne majeure de se faire stériliser par ligature des trompes ou vasectomie, avec pour unique condition un délai de réflexion de 4 mois. 

Le texte de la loi est consultable ici, et il ne fait place à aucune ambiguïté. 



Et cependant, il ne se passe pas de jour sans qu'on lise sur les réseaux sociaux des témoignages de femmes à qui des professionnelles de santé (hommes ou femmes) ont refusé cette intervention légale, sous des prétextes divers et variés mais toujours indéfendables. Jugez-en :  



- "Vous être trop jeune" (Toute femme âgée de 18 ans n'est plus "trop jeune", puisqu'elle est majeure.) 



- "Vous n'avez pas encore d'enfant" (En avoir ou non n'est pas une condition inscrite dans la loi.) 



- "Vous n'avez que x enfants, vous pourriez en vouloir d'autres" (Voir plus haut ; d'ailleurs, c'est quoi le "bon" nombre d'enfants ; et dites-moi, depuis quand les médecins sont-ils formés à la divination ?) 



- "Vous allez le regretter." (Idem ; vous pouvez vérifier, la prédiction des regrets ne figure dans aucun programme d'enseignement. En revanche, la fréquence des regrets après stérilisation a fait l'objet de recherches sérieuses. La proportion des personnes qui regrettent, vingt ans plus tard, est inférieure à 10%. N'importe quel gynécologue compétent et au fait de sa spécialité le sait. C'est écrit en toutes lettres dans les revues professionnelles.) 



- "Votre mari serait peut-être pas d'accord." (Ca fait un paquet de temps que les femmes françaises n'ont plus besoin de l'autorisation de leur conjoint pour décider quoi que ce soit,  elles ont même le droit de vote, figurez-vous, mais certains médecins se croient toujours en 1943.) 



- "Si vous perdez un enfant, vous en voudrez un autre." (Culpabilisant, paternaliste, violent, méprisant et complètement à côté de la plaque ; à croire qu'on ne donne pas de cours de psychologie ni de cours d'éthique en médecine...)



- "Si vous divorcez et que votre second mari vous en demande..." (Soupir...) 



- "Je ne veux pas que plus tard vous veniez me faire un procès." (Juridiquement idiot : la plainte serait irrecevable. On ne peut pas poursuivre une personne qui vous a rendu service. On peut en revanche poursuivre quelqu'un qui a saboté le travail... Serait-ce donc que ces médecins-là savent qu'ils bossent comme des manches ?)



Je m'arrête là, le florilège est long, et il est insupportable de mauvaise foi et de mépris. 



Refuser une ligature de trompes (quel que soit le motif) est une entrave à la liberté de la femme qui la demande.  



Et cependant, un médecin en a le droit, comme d'ailleurs de refuser n'importe quel soin. Iel peut en effet avoir des motifs personnels de refuser une ligature de trompes : s'iel considère ça comme une mutilation, par exemple. Ou s'iel a peur, comme on l'a dit plus haut, qu'elle porte plainte plus tard. Tout le monde sait que les valeurs rendent parfois rigide et que la peur rend stupide. Alors qui suis-je pour dire qu'un médecin a tort de refuser une stérilisation parce qu'il a des valeurs ou parce qu'il est stupide ? Les valeurs et la stupidité, c'est comme les goûts et les couleurs. Ca ne se discute pas. 



Non, ce qui m'occupe ici, ce ne sont pas les motifs de refus. Ce sont les motifs des maltraitances verbales infligées en plus de ce refus. 



Car il est incompréhensible (et impardonnable) que des médecins reçoivent des femmes en sachant d'emblée qu'iels vont dire NON et, en plus, leur balancer des motifs ineptes et des condamnations insultantes. 



En effet, ces chers Docteurs n'ont nullement besoin de s'imposer pareil pensum. S'iels ne désirent jamais procéder à une stérilisation, il leur suffit d'invoquer d'emblée leur "clause de conscience" (1) et de l'annoncer clairement, via leur secrétariat, lors de la prise de rendez-vous téléphonique. Ainsi, les femmes n'auront pas besoin de se déplacer, de débourser le montant d'une consultation inutile et de subir des leçons de morale, elles pourront immédiatement aller frapper à une autre porte et cesser de faire perdre un temps précieux à ces personnes de qualité que sont les gynécologues-chirurgiens respectueux de la vie et de la fertilité. 



Bref, en plus de faciliter la vie des premières intéressées, annoncer la couleur serait conforme à l'éthique (et aux bonnes pratiques), et ce serait un gain de temps pour tout le monde. Or, par les temps qui courent..



Mais alors, qu'est-ce qui pousse des médecins surchargés de travail à recevoir des femmes en sachant à l'avance qu'ils vont les envoyer bouler dans les grandes largeurs ? 



Je me suis creusé la cervelle et j'ai entrevu trois "motivations" plausibles -- quoique, je vous le dis tout de suite, tout aussi indéfendables les unes que les autres. (Si vous en voyez d'autres, merci de me le dire, je les ajouterai à la liste.) 



La première "motivation" est le sexisme paternaliste. Ces médecins se considèrent comme étant au-dessus des lois (de celle du 4 juillet 2001, en particulier) et veulent pouvoir juger souverainement, en grand seigneur, de la "validité" d'une demande de stérilisation et, le cas échéant, la refuser à une femme "qui n'a pas bien réfléchi et qui les remerciera plus tard" ou l'accorder à une femme "qu'il convient de secourir par bonté d'âme". 



Autrement dit, ils veulent pouvoir, du haut de leur trône, décider selon leur bon vouloir et montrer leur supériorité morale.   



La seconde "motivation" est la défense de leurs intérêts de classe : ces médecins n'accordent des ligatures de trompes qu'à des femmes triées sur le volet : des femmes de leur entourage qu'ils veulent "protéger" ; des femmes de leur milieu à qui ils veulent "rendre service" (entre amis, c'est normal) ; des femmes riches qui ont les moyens de les payer... 



Ou encore, comble de l'ignominie, des femmesqui à leurs yeux ne devraient pas avoir d'enfants.



(A propos de cette "motivation" inqualifiable, je vous suggère d'interroger les associations concernées sur l'attitude des médecins à l'égard des personnes transgenres malgré la suppression récente (2016) de l'obligation de stérilisation; je vous suggère également de lire Le Ventre des femmes (Albin Michel, 2017), terrible mais éclairant ouvrage de l'historienne et sociologue Françoise Vergès. Elle raconte comment, dans une clinique de l'île de la Réunion, pendant les années 60-70, des milliers d'avortements imposés et de stérilisations forcées furent pratiqués sur la population féminine par des médecins blancs. Et cela, sous le regard bienveillant de Michel Debré, député de la Réunion et ancien premier ministre, et néanmoins adversaire forcené de la contraception et de l'avortement en France métropolitaine... ) 



La troisième "motivation" est, tout simplement, que ces médecins sont près de leur sous et ne veulent pas se griller aux yeux de leur clientèle.

Pasque bon, l'idéologie (politique ou religieuse ou machiste), c'est une chose, mais s'il y a des valeurs à défendre, ce sont d'abord l'image et le contenu du porte-monnaie. Annoncer d'emblée qu'on ne pratique pas de stérilisation, c'est courir le risque d'une contre-publicité de mauvais aloi. Les femmes sont très émotionnelles, très impulsives, vous savez, elles risquent de ne pas bien comprendre... Il est beaucoup plus intéressant de les laisser venir en consultation pour leur expliquer la vie, et de les congédier après avoir encaissé le dépassement d'honoraires. Si seulement elles pouvaient ne pas avoir le mauvais goût de protester... 






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(Je m'arrête pour reprendre mon souffle, parce que je bous...) 





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Non, il n'y a aucune "motivation" acceptable pour soumettre des femmes qui ont autre chose à foutre à des consultations inutiles au cours desquelles on va les maltraiter. 



Et je me vois, une fois encore, amené à une conclusion qui provoquera cris d'orfraie, ouins-ouins, #NotAllDoctors et autres protestations policées (et creuses) de l'Ordre des Médecins. 



Cette conclusion est simple. Et elle vaut pour cette situation comme pour toutes les demandes de soin : 



Tout médecin qui reçoit des femmes en sachant d'avance qu'iel va s'autoriser à les humilier, les culpabiliser, leur faire la morale ou les insulter est une crapule abjecte qui ne devrait pas avoir le droit d'exercer. 



Car leur comportement ne vaut pas mieux que celui d'un homme qui harcèle moralement sa conjointe. C'est de la violence contre les femmes, et rien d'autre. 







Marc Zaffran/Martin Winckler 















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(1) L'une des trois qui existent dans la loi française, avec celle qui concerne l'IVG - j'ai donné mon avis à son sujet dans un autre article -  et celle qui concerne l'expérimentation sur l'embryon.