La petite bête

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Rédigé le 11/02/2021
Par Baptiste Beaulieu
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(désolé pour mon absence ! Je suis vraiment sous l’eau avec la crise et du coup j’ai dû prioriser les réseaux où je publie, et j’ai priorisé Instagram car c’est le réseau où je reçois le moins de sollicitations/demandes/insultes etc. Toutes ces années sur internet m’ont vraiment abîmé. Je pense à vous souvent et je vous espère en forme malgré la crise qui nous touche toutes et tous…)

L’autre jour, je discute avec un patient d’un sujet très banal et absolument pas médical : on parle des enfants. Je lui explique ne pas en avoir, mais que c’est en projet, et que je me pose mille et une questions, parce que je suis quelqu’un de très angoissé pour les autres, que je ne peux pas voir ma nièce jouer sur sa chaise sans avoir le ventre qui se tord à l’idée qu’elle tombe.

Par exemple, chaque fois que j’écoute l’excellent Fabrice Drouel de l’émission Affaires Sensibles sur France Inter nous parler d’un fait divers, je me dis qu’il me sera impossible de vivre sereinement avec mon enfant, à moins de le pucer, de lui coller un marqueur GPS sous la peau, d’engager un garde du corps personnel.

J’imagine qu’on ne peut pas les protéger de tout, qu’on n’a pas le droit, en France, d’enfermer nos enfants dans une sorte de grande boule à furet, où ils seraient à l’abri de ce monde pendant MINIMUM dix huit ans… (on peut ? Non ? Non… Bien sûr… Je dis ça pour plaisanter… Evidemment… Pffff… Jamais j’ai pensé un truc pareil, ça va pas la tête ?!?!…).

Bref, ce jour-là, mon patient m’écoute, sourit, je lui dis : « vous voyez j’ai peur que mes futurs enfants sentent que j’ai peur pour eux, oui, et pour tout ! Et pour n’importe quoi ! J’ai peur que ma peur les névrose complètement. J’ai peur au carré ! »

On a papoté de longues minutes du sujet, puis il est parti.

Quelques semaines passent, j’oublie notre discussion.

Il revient un jour, je l’examine, lui rédige une ordonnance, et au moment où il se lève pour quitter mon bureau, il s’arrête une seconde : « tiens, tant que j’y suis, avant-hier j’étais avec ma petite de six ans, j’ai repensé à notre discussion de la dernière fois. Sur comment ne pas transmettre nos angoisses à nos enfants. Faut que vous sachiez, moi, j’ai la phobie des insectes. Dès que ça vole et que ça fait du bruit, j’ai les poils qui se hérissent, la sueur me coule dans le dos, des vapeurs, bref, grosse grosse phobie ! J’étais avec elle dans le jardin, elle voulait m’aider à jardiner, quand tout à coup y a ce truc… énorme !!!! (je le jure : à cet instant-là, mon patient a beaucoup trop écarté ses mains pour qu’un seul insecte volant ait cette taille-là sur Terre, même en Australie ils en font pas des trucs comme ça, et plus il parle de cet insecte, plus il écarte ses mains, c’est plus un bourdon, c’est un chat angora avec des ailes).

Bref. Reprenons.

« Eh bien vous savez, docteur, ma petite me regardait, je n’ai rien montré de ma peur. Le truc énorme s’est posé quelques instants sur mon épaule, j’ai dit à ma petite « Si je l’embête pas, il va rien faire et repartir, ma chérie ». Je suais à grosses gouttes, mais ma voix n’a pas tremblé, je n’ai pas dégoupillé, et finalement cet espèce de monstre volant est reparti, probablement dans le trou infernal d’où il n’aurait jamais dû sortir, mais bref, je voulais vous le dire avant de quitter le cabinet. »

Là, le patient se penche vers moi et il me chuchote (comme si c’était un secret qu’il avait arraché de haute lutte) :

« On peut y arriver, Docteur. Ne pas leur filer nos craintes et nos angoisses. ON PEUT Y ARRIVER »

Il m’a filé une tape sur l’épaule, hyper fier de lui, et il est reparti.

Vous entendez ? On peut y arriver !