Atchoum

Une opération racontée par Léonie, la pince à griffes

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Rédigé le 10/01/2019
Par Z
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Lundi matin. Il fait encore noir. Je suis coincée entre les Faraboeufs, écarteurs frères jumeaux, et la pince Kosher, et c’est très inconfortable. Les Faraboeufs prennent toute la place, je ne sais pas pourquoi on me les a mis dessus, ça devait encore être un stagiaire au conditionnement… Ah! Vivement qu’ils fassent la table. Sur quoi on va partir aujourd’hui? Appendicite? La dernière fois ils ne m’ont même pas touchée… Un tour pour rien. Trempage, rinçage, lavage, chauffée à 134 degrés pendant dix-huit minutes et tout ça pour quoi? Que tchi, peau de zob! On m’allonge sur la table à côté de l’autre, là, qui sort tout le temps, et à la fin c’est reparti, ils me mélangent avec les sales et retour à la stérilisation. Si ma mère voyait ça…

Ah ça y est, ça bouge, on se déplace. Mais… c’est pas possible de déplacer les gens avec aussi peu de délicatesse! Ah misère! Seigneur! Faraboeuf, fais un peu attention! Je vais finir par me coincer. Ah! Enfin, on est posés. Depuis qu’ils embauchent des intérimaires, on n’est jamais sûr d’arriver à bon port dans ce service. Tiens, mais c’est la pince Leriche qui s’est retrouvée au dessus de moi. Celle-là alors, toujours à se croire supérieure. Avec un nom pareil, forcément…

Cette lumière bleue… c’est que nous sommes entrés dans un bloc. Je suis tellement excitée. J’espère qu’ils vont me choisir, j’espère qu’ils vont me choisir. Je me demande s’il y a un autre set d’instruments ou si nous sommes les seuls. J’espère qu’on est les seuls. Je me souviens de cette opération horrible où ils nous avaient ouvert uniquement pour prendre les ciseaux, car ils avaient fait tomber les leurs par terre. Une véritable punition collective, et tout ça à cause de leur maladresse. Tout le set d’instruments qui repart au cycle de stérilisation sans même sortir de la boîte! Si ma mère m’avait vue… j’étais dans un état…

« -J’installe la table! »

Cette voix de femme… oui, je la reconnais: c’est Laurence! Cet infirmière est extra. Elle m’installe toujours en bonne place. Et elle met les grandes pinces sur un support vertical, ce qui nous laisse beaucoup plus de place sur la table. Salut Laurence! Elle ne m’entend pas, bien sûr. Je me demande qui va opérer.

Le papier s’ouvre au-dessus de nos têtes et nous sommes subitement éblouis par la lumière du scialytique. Un des frères Faraboeuf émet un râle et je respire son haleine peu fraîche. A se demander s’il est réellement passé dans l’autoclave, celui-là…

Laurence place le bistouri sur le papier bleu stérile, ainsi que sa lame. Puis les pinces Kosher. Les ciseaux. Et Corine, la pince à disséquer DeBakey. Elle met les Faraboeufs derrière. Enfin elle m’attrape et me place bien parallèlement à côté de Corine. J’aime bien Corine, même si je dois avouer une certaine jalousie. Elle, elle est toujours choisie. Je crois qu’il n’y a pas une opération où elle n’est pas sortie! A part cette affreuse histoire de ciseaux tombés bien sûr. C’est une sorte de star, on ne peut rien faire sans elle. Elle reste pourtant très modeste, c’est ce que j’apprécie. Rien à voir avec la Leriche.

-Bistouri! Laurence place alors la lame sur le bistouri.

-Incision!

Cette voix d’homme… mais oui c’est bien lui, c’est Adrien, le chirurgien du sein! Je n’en peux plus d’excitation, c’est presque sûr que je vais sortir cette fois-ci. Il n’y a que moi qui puisse agripper correctement ces bouts de peau fine. Eh oui car avec moi, ça ne glisse pas! Désolée Corine… Je me sens coupable de penser de cette façon mais j’ai tellement besoin de me sentir utile.

-Faraboeufs!

Bipolaire!

Ah ils ont encore pris le bistouri électrique. Ils font toujours ça maintenant. Si ma mère voyait ça, elle dirait que ce sont des feignants. De son temps on faisait tout au bistouri manuel.

-Ah merde! C’est quoi qui pisse le sang là!?

Oh non. Que se passe-t-il? Si ça se trouve elle va mourir et je serai encore restée là à ne rien faire, complètement inutile! Quelle angoisse.

-DeBakey! Allez vite! Aspiration!

Oh non, oh non…

-Ok c’est bon, ça s’arrête. Alors Laurence, ce week-end? Vous avez fait des folies de votre corps, comme d’habitude? Hé hé…

-Ah non. Juste un ciné avec les enfants.

Ah bon? Alors il vous reste beaucoup d’énergie hé hé… Passez-moi donc la pince à griffes.

J’y suis. Je n’y croyais même plus. Maman, maman! Regarde, il m’a choisie! Je sors!!

Enfin non, passez moi la bipolaire, ça re-saigne.

Je… Je…

Elle a de la vigueur cette artère. Un peu comme moi, hé hé… Tirez un peu plus sur le Faraboeuf, Laurence. Vous écartez mieux que ça d’habitude! Hé hé… Ok c’est bon, ça s’est arrêté.

-Vous voulez toujours la pince à griffes?

-Euh… Oui, allez, pince à griffes.

Les doigts gantés de Laurence me saisissent. Je vole, maman, je vole!! Je suis au-dessus du champ opératoire, juste en dessous du scialytique! Je ressens même sa chaleur chauffer mon métal, c’est grisant. Je vois la peau toute proche. Laurence me tient solidement, je n’ai pas peur , je peux le faire!

TZING!!

Ah désolé Laurence, elle m’a glissée des mains! Bon c’est pas grave on va faire sans.

Le sol est poisseux. Laid, répugnant. Je côtoie la poubelle pleine de compresses ensanglantées. On me marche dessus. J’ai envie de pleurer. Mais ne t’inquiète pas maman, ce n’est rien. Je saurai rebondir. Trempage, lavage, rinçage. Cent trente quatre degrés dans l’autoclave, juste dix huit minutes. Dans la famille pince à griffes, on ne lâche rien.

Rare photo de Léonie seule, hors de son set à instruments

Note: Pour ceux qui sont curieux sur les pinces chirurgicales et leur noms j’ai trouvé ce billet de blog.