En ballade à l’EHPAD

En ballade à l’EHPAD

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Rédigé le 16/08/2020
Par Z
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L’EHPAD. Drôle de nom… Cela sonne comme « épave », quel triste choix d’acronyme. Les établissements tentent de contre-balancer ce nom malheureux en y accolant un nom plus fleuri. « EHPAD les violettes », « EHPAD du soleil doré », etc… Après avoir regardé les informations alarmantes à la télé, les parents supplient leurs enfants « ne me mettez jamais à l’EHPAD! », comme on dirait « ne me jetez pas au rebut ». Les choses sont-elles si sombres?

L’EHPAD, on y va en visite avec le médecin généraliste.

EHPAD cela veut dire « Etablissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes ». Donc c’est là où l’on va lorsque l’on devient « dépendant ». Lorsque l’on ne peut plus habiter seul chez soi. Parce que l’on s’est cassé le pied dans l’escalier et que l’on arrive plus à rester debout assez longtemps pour cuisiner. Parce que l’on pense qu’hier c’était lundi et qu’aujourd’hui aussi c’est lundi et que demain on fêtera le nouvel an de 1985. Parce que l’on oublie de manger ou de boire. Ou pour plein d’autres raisons (qui peuvent nous arriver à tous, comme le vieillissement).

Les personnes de l’EHPAD ont un médecin traitant comme tout le monde. Et l’EHPAD aussi a un médecin. Mais attention, le médecin de l’EHPAD n’est pas le médecin des résidents de l’EHPAD! (sauf de quelques uns s’il le souhaite) C’est un peu perturbant au départ. Médecin, on vient en visite à l’EHPAD voir ses patients et on parle au « médecin coordonateur » de l’EHPAD qui est salarié de la structure. C’est un.e médecin mais qui ne doit pas prescrire. Cela donne des échanges assez spéciaux.

— Bonjour Docteur Duschmol. 
—Bonjour Docteur Duschmit. 
—Je vous ai appelé pour Madame Pointue car elle avait besoin d'un renouvellement de son ordonnance de bisoprolol. 
—Oui merci je n'avais pas vu, le temps a passé si vite. 

Eh oui car Dr Duschmidt, médecin coordonateur de l’EHPAD, ne peut pas renouveler l’ordonnance de bisoprolol que Mme Pointue prend depuis 5 ans.

Dans la salle de soins, c’est le ballet des médecins libéraux. Ils se saluent à peine les uns les autres. (Il faut dire que certains se détestent, l’un a « volé » des patients à l’autre). On prend la grande boîte contenant les cartes vitales de tous les résidents pour passer dans son lecteur les cartes de ceux que l’on a consultés ce jour-là [Note: parfois les médecins peuvent aussi signer un contrat avec l’EHPAD et être payés par forfait et non à l’acte]. D’après l’infirmière, Mme Pointue était comme ceci cette semaine, et comme cela la semaine dernière. Dr Duschmidt le sait bien d’ailleurs… Il semblerait qu’il serait plus efficace d’avoir plusieurs médecins salariés permanents pour les résidents plutôt qu’une myriade de médecins libéraux qui passent en coup de vent chaque 2-3 semaines? Mais alors on transformerait la structure en véritable établissement médical… Dans la région de Toulouse, il y a en moyenne 24 médecins libéraux qui interviennent par EHPAD (le maximum étant 62!). Difficile à coordonner (Surtout quand on connaît la propension des médecins libéraux à vouloir faire les choses « à leur sauce »).

Mme Pointue a besoin d’un pansement spécifique pour une plaie. Mais l’EHPAD n’achète pas ces pansements. Car c’est l’EHPAD qui achète les pansements. Donc on n’achète pas tous les pansements. Et celui-là coûte trop cher. Quand sa plaie ira vraiment trop mal alors on appellera l’hôpital pour faire passer une équipe mobile et comme ça l’EHPAD ne paiera toujours pas les pansements. Mme Rondue, elle, est bien déshydratée. Elle aurait besoin d’une perfusion veineuse continue. Mais il n’y a pas d’infirmière la nuit à l’EHPAD. Alors elle ne peut pas avoir une perfusion veineuse, elle aura une perfusion sous-cutanée. L’eau est mal répartie sur son corps, cela la gène. Difficile de sortir satisfait de ces prises en soins qui se font en fonction d’un budget en matériel et personnel davantage qu’en fonction des besoins des personnes (chose qui n’est pas sans rappeler mon semestre aux Urgences). On compte tout, on fait au minimum pour dépenser le moins possible. Parce que les EHPAD publics n’ont pas d’argent. Et parce que les EHPAD privés sont des produits de placements rentables. Tiens, voilà ce qui apparaît dans Google lorsque que l’on tape « ehpad »:

Soit on cherche un bon produit d’investissement. Soit on cherche désespérément une place pour un proche, en espérant ne pas y laisser toutes ses plumes…

Lorsque l’on traverse les couloirs pour aller de la chambre de Mme Pointue à celle de Mme Rondue, on passe au milieu de ces dizaines de portes entrouvertes d’où sort, de façon plus ou moins synchronisée, le son de la série romantique du matin. « Non! Peter! Pas toi! Comment as-tu pu me tromper avec Josefa! » entend-on alors qu’on pousse la porte, en croisant Arthur qui ramasse le plateau du petit déjeuner tout en finissant sa conversation avec Mme Pointue. Sur les murs de la chambre, des photos de famille. Les enfants et petits-enfants qui rient et sourient, du soleil, de la joie. Des petits mots, des aide-mémoire. « Anniversaire de Noémie 23 MARS », griffonné sur un papier à carreau scotché au placard. Parfois on a envie de rester dans la chambre à papoter avec Madame Pointue pendant des heures. Ce fameux traitement miracle au radium qu’elle a eu bébé, c’était une prouesse technologique! Bon, il y avait des effets secondaires… Là, on aimerait l’écouter nous raconter sa vie, parler du temps qui passe, plutôt que de se dépêcher de rentrer pour enchaîner les consultations en cadence.

A la fin, on repasse en coup de vent dans la salle de soins. On fait les pres’, et puis s’en va. Ces aides-soignantes, à côté, ont l’habitude de voir passer une ribambelle de docteurs qui vont et viennent, le nez dans l’ordinateur, accompagnés parfois de leurs internes. Elles et eux restent, et connaissent la suite de l’histoire.

Note: noms inventés, tous détails modifiés

A lire à ce sujet:

Sur la question de la rentabilité: Vieillesse en détresse dans les Ehpad, le Monde Diplomatique, 2019 https://www.monde-diplomatique.fr/2019/03/BAQUE/59611

-Le blog http://www.soignanteendevenir.fr/ de Florence Braud, aide-soignante.

Plus sur l’histoire des EHPAD: EHPAD, La crise des modèles, Alain Villez Dans Gérontologie et société2007/4 (vol. 30 / n° 123), pages 169 à 184

Pour des statistiques détaillées: Les personnes âgées en institution, rapport de la DREES, 2011