Celui qui achetait du beurre.

Celui qui achetait du beurre.

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Rédigé le 17/11/2019
Par Baptiste Beaulieu
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J’ai reçu ce petit message de la part d’une soignante sur la dure réalité du métier, elle disait je cite « le système est injuste avec nous, on nous presse comme des citrons et je suis invivable chez moi, surtout lorsque je rentre et que ma famille me sollicite… j’ai envie de me cacher dans ma bulle seule, mais cela reste difficile à comprendre pour mes petits mecs. J’ai honte d’infliger mon mal-être à ma famille ! »

Ce message m’a touché parce que je m’y suis reconnu.

Car enfin quand je reçois une femme victime de violences conjugales, que je sais être victime de violence je veux dire, que je dois retirer les agrafes sur son crâne, que son mari attend en salle d’attente, que pensez-vous qu’on ressent ?

Eh bien une immense, une insupportable fatigue.

Que faire ?

Aller en salle d’attente casser la gueule du mari ? Non.

D’abord il est grand et je suis lâche.

Ensuite, et SURTOUT, ça rendrait la vie de cette femme beaucoup plus compliquée.

Alors après l’avoir invitée à porter plainte de toutes ses forces, toi tu es là, avec ta fatigue du monde, tu as mal à la tête et à l’univers tout entier, tu rentres chez toi, oh oui tu as hâte de rentrer chez toi, mais comme tous les soirs un type s’est garé devant l’entrée de ton parking, comme tous les soirs un type s’est garé là pour aller faire ses courses au Monoprix juste à côté. Et toi tu attends. Avec cette fatigue, et ce sentiment d’injustice et là, dans ta voiture, doucement, ça se transforme en colère. Ça gonfle. Alors un jour, après la énième injustice accompagnée au travail et qui te colle à la peau, la énième agrafée enlevée d’un front, tu descends de voiture et tu vas dans le Monoprix et tu achètes du Beurre, Lesieur 125 grammes. Et tu te retrouves à écrire sur la voiture du type mal garé, ce pauvre type qui prend pour tous les autres pauvres types, pour toutes les injustices, tu te retrouves à écrire : « CECI N’EST PAS UNE PLACE DE PARKING ! ». Mais comme t’es nul en cuisine, et que tu es très très fatigué et très très en colère, tu n’as pas assez de beurre, parce que tu appuies trop fort, parce que c’est le seul endroit où tu peux écraser ton poing, alors le type à la voiture mal garée découvre, écrit sur sa caisse, ce sibyllin message que n’aurait pas renié Magritte « CECI N’EST PAS » ce qui ne veut rien dire, on est d’accord. Et tu surprends tes voisins qui te regardent faire par la fenêtre, avec tes doigts plein de beurre, et tu entends ton voisin dire à sa femme :

« Mais si, mais si, Brigitte, je t’assure, c’est le médecin bienveillant qui écrit des romans et passe sur France Inter ! »

Alors que faire pour éviter que la fatigue se change en colère ?

Acheter du Lesieur en barrette de 250 grammes ?

[L’intégralité de ces chroniques est à retrouver sur le site de France Inter, ICI]