Et pour les fêtes, vous faîtes quelque chose?

Et pour les fêtes, vous faîtes quelque chose?

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Rédigé le 08/05/2019
Par Z
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Pour apprendre à soigner les patients, on doit apprendre à recueillir leurs « antécédents médicaux ». Ce serait dommage par exemple de passer deux heures à penser à une appendicite si celle-ci lui a été déjà retirée au CP pendant les vacances de Pacques chez mamie. Mais ça, si on ne le demande pas, on ne peut pas le savoir! Sauf si nous étions tous munis d’une puce électronique… mais je ne préfère pas penser à cela. (Et je pense que même si nous étions munis d’une puce, les soignants voudraient tout de même reposer les questions dix fois « pour être bien sûr », et aussi vous empêcher de dormir).

Bref, c’est ce que l’on appelle l’anamnèse, ou l’interrogatoire (dénomination qui doit être abandonnée pour des raisons évidentes): le recueil des antécédents médicaux. Les enseignants sont très stricts: il ne faut rien oublier! Être systématique! Avec toujours des anecdotes traumatisantes à nous raconter pour « marquer les esprits »… On ne savait pas qu’elle avait une prothèse de hanche! Elle a passé une IRM et sa prothèse est sortie de son corps pour se coller à l’aimant!

Bref donc. Me voici lors de mon premier stage prête à poser toutes les questions nécessaires pour remplir tous les tirets listés sur mon petits carnet à spirales. Sys-té-ma-tique on a dit. La tension, les allergies, l’appendicite, le tabac, un écrase-tomates, une armoire à cuillères… Et j’en arrive aux antécédents obstétricaux.

-Est-ce que vous avez déjà été enceinte?
-Oui.
Et elle se mit à pleurer.

Elle me raconte. Elle a eu une fille. Qui est décédée le mois dernier d’un cancer de l’ovaire. Je m’assois près d’elle. J’écoute. Elle a besoin d’en parler. Sa fille a souffert. C’était si dur pour une mère de voir sa fille souffrir. Elle ne dort plus.

L’infirmière passe alors la tête dans l’entrebâillement de la porte de la chambre le thermomètre à la main pour voir où j’en suis car c’est un peu long et c’est l’heure de la « prise des constantes ». D’un regard elle comprend que je n’en ai pas fini, loin de là.

Finalement, quel était l’intérêt de recueillir les antécédents obstétricaux de cette femme de soixante dix ans hospitalisée en cardiologie? Il n’y en avait probablement aucun, mais à l’époque, on m’avait tellement mis de pression sur la gravité d’oublier tel ou tel antécédent que j’ai cru bon de le demander. Ce qui a ouvert à un échange humain avec cette patiente qui n’aurait pas eu lieu sinon. Ce qui a aussi ralenti la cadence du travail dans le service… Et surtout, elle n’avait peut-être pas envie de parler de cela à ce moment-là, et je lui ai quelque part imposé de le faire, sans raison valable. Même si c’était une information importante pour comprendre la patiente à ce moment là, c’était à elle de décider d’en parler ou pas. Parmi tous les antécédents à recueillir, les antécédents obstétricaux sont probablement parmi les plus sensibles. Grossesses, avortements, fausse couches, enfants décédés. Familles éclatées. On remue potentiellement des choses traumatisantes. Il vaut mieux éviter de le faire sans raison.

Notre position de soignant nous donne cette autorisation à être intrusif, à poser des questions très intimes à des personnes que l’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam. On leur demande parfois s’ils ont eu des rapports sexuels non protégés, s’ils s’injectent des drogues, s’ils ont envie de mourir… des questions particulièrement privées. Il faut savoir ne pas déborder du nécessaire. Et aussi prendre le temps d’écouter tout ce qui pourra découler d’avoir posé nos questions, même si ce n’est pas « rentable » pour le remplissage du dossier informatique. C’est particulièrement le cas aux Urgences où l’on voit des médecins poser des questions très sensibles puis repartir aussi vite, laissant les patients hébétés. Il faut dire que la cadence des Urgences est peu adaptée au recueil d’un véritable témoignage de vie.

Lorsqu’on ne force pas les patients à repenser à des choses désagréables pendant l’anamnèse, on peut aussi le faire en cherchant bêtement à meubler. Dans le silence un peu pesant qui entourait cette prise de sang un jour gris de décembre dans la chambre 17, je me suis entendue dire: « Et alors pour les fêtes vous faites quelque chose? » Pour meubler, remplir le silence, discuter. A peine les mots sortis de ma bouche, je voulus les rattraper. Cette femme est hospitalisée. Elle passera sûrement Noël ici. Elle n’a peut-être pas de famille. Quel manque de tact total! Et bingo, la patiente était en froid avec ses enfants. Ne voyait pas ses petits enfants, ce qui la peinait beaucoup.

Essayer de discuter pour rendre l’atmosphère plus humaine c’et essentiel, mais en trouvant des sujets adaptés… Alors on parle de la météo. Heureusement que le temps change! Mais voilà, un jour on parle de la météo à un patient qui est depuis deux semaines en réanimation dans une chambre sans fenêtre…

Si vous me croisez à l’hôpital, sachez en tous cas que j’essaye de ne pas mettre les pieds dans le plat, même si je n’y arrive pas toujours.