Le besoin d’oublier

Le besoin d’oublier

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Rédigé le 12/06/2020
Par Sylvain Balteau
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Il se passe à merveille, ce déconfinement. Ici, à la clinique, beaucoup de clients sont arrivés dans la fameuse phase « quoi, on a foutu l’économie française en l’air pour ça ? », « y en a marre de ces consignes » et autres « tout ça c’est des conneries, je l’ai toujours dit, on en a trop fait. »

On savait que ça viendrait, qu’une fois que le pire serait passé, que les choses iraient mieux, il serait facile d’oublier que c’est (en partie) grâce aux mesures prises. Comme le bug de l’an 2000 !

Il faut à nouveau insister pour les masques et les gestes barrière. Les complotistes et les antitout commencent à se sentir pousser des ailes, n’hésitant pas à m’expliquer que tout ça, c’est dû à « eux » (je n’ai pas réussi à savoir une seule fois qui était « eux »). Alors bien entendu, ce n’est pas le cas de tout le monde, beaucoup restent très attentifs et apprécient les distributeurs de solution hydro-alcoolique placés à chaque porte, les consignes répétées avec gentillesse mais fermeté, bref, notre attention portée à la sécurité, notamment les plus fragiles. « Beaucoup de choses sont inutiles quand elles ne sont utiles qu'aux autres. »

Le contraste est quand même saisissant entre notre petit village préservé et le centre-ville de Toulouse dans lequel je suis allé la semaine dernière, constatant que les commerces restaient drastiques sur les gestes barrière.

Moi-même, il faut bien que je me l’avoue, je suis très tenté de lâcher la pression. Les chiffres sont bons, il n’y a plus de nouveaux cas graves, il n’y en a jamais vraiment eu par ici, il fait beau, tout va bien. J’aspire à un retour à la normale. Je sature, comme tout le monde, de l’ambiance anxiogène de ces derniers mois. J’ai envie de passer à autre chose, quitte à abandonner la raison. Juste un moment. Ou plus longtemps. C’est confortable, et puis si ça va bien en en faisant moins, c’est que ce n’était pas utile d’en faire plus ?

Mais lorsque je suis tenté de tomber le masque, je repense à mes clients éleveurs bovins ou canins et aux épidémies qui ravagent périodiquement leurs cheptels. Je m’entends leur répéter les protocoles de vaccination et de désinfection, les quarantaines, les procédures. Les choix réalisés ensemble pour sauver leurs animaux et leur revenu. Je me vois, un an ou deux après l’épizootie, insister et leur rappeler de commander les vaccins, de faire attention. Je me vois aussi, atterré devant un diagnostic de leptospirose sur un chien dont la vaccination a été abandonnée cinq ans plus tôt, parce que… parce que la paresse. Le déni. La peur, parfois. Je me suis même fait engueuler par un éleveur dont j’avais élucidé le problème de carence en minéraux, parce que du coup je lui faisais acheter un complément alors « qu’il n’avait aucun souci ». Nous sommes faits pour oublier. Pour garder les bons souvenirs, et enterrer les mauvais. Nos cerveaux nous trahissent. C’est certainement un mécanisme de sauvegarde de notre santé mentale, mais il nous coûte souvent très cher. On dit que l’histoire se répète… Alors je garde mon masque, je continue à consulter fenêtres ouvertes avec des clients qui restent dehors, je remplis mes distributeurs de SHA et j’attends de voir ce que l’avenir nous réserve.

Ce billet a été écrit pour La Semaine Vétérinaire numéro 1858 du 12 juin 2020