L’interne se routinise

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Rédigé le 01/05/2021
Par Z
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Les premières semaines comme interne, on se réveille en sueurs à trois heures du matin : Est-ce que j’ai bien mis 100 milligrammes et pas 1000 ? Est-ce qu’il n’y a pas une interaction mortelle avec un autre médicament qu’il prend ? En ce moment même le malade n’est-il pas en train de faire un œdème de Quincke dans son lit suite à ma prescription ? Est-ce que je l’ai tué ?? Assis au milieu du lit dans la pénombre, tachycarde et les yeux grands ouverts, on se pose bien des questions. Surtout quand on est en déficit de sommeil chronique du fait des horaires surchargés, et en état de stress intense du fait de la pression des chefs..

C’est épuisant. Stressant. Une angoisse permanente, une responsabilité immense alors que l’on doit se presser, tout en ayant l’impression d’être parfaitement incompétent.e (avec raison). On se demande comment faire pour supporter cette pression sur le long terme, cette inquiétude continuelle. Comment font les médecins seniors pour paraître si tranquilles dans cet océan d’angoisse où l’on évite le précipice de justesse à chaque clic de souris sur le logiciel de prescription ? Chaque semaine amène un nouveau médicament que l’on n’avait pas encore prescrit. Vérifier la notice, la posologie, les contre indications, les interactions. Mais cela prend trop de temps car on nous pousse, on nous presse, vite, plus vite! Arrive le jour où l’infirmier vient nous demander si l’on voulait bien prescrire dix comprimés comme indiqué sur l’ordinateur ? Catastrophe : voilà l’Erreur, le précipice qui est réapparu, la faute de frappe fatale qui fauchera des vies sous notre responsabilité médicale. Iatrogénie, j’écris ton nom !

Ainsi va la vie de l’interne. Entre gardes, staffs et petites remarques assassines, on prend ses marques, dans la douleur.

Un beau jour, un an plus tard, on se regarde en train de signer nonchalamment une ordonnance. Un gribouilli, rien de plus. En regardant de plus près, ce médicament est tout de même potentiellement dangereux, voire même très dangereux s’il est mal prescrit. On ne ressent pourtant pas cette même angoisse. Prescrit tant et tant de fois pendant ces douze derniers mois, la molécule, mi remède mi poison, que l’on manipulait avec tant de précautions, commence déjà à être banalisée. C’est à la fois rassurant et terrifiant. Rassurant car, honnêtement, on n’aurait pas tenu une année supplémentaire à se réveiller chaque nuit à trois heures du matin en sueurs en pensant à toutes les victimes tombées sous un coup de stylo erroné. Mais terrifiant bien sûr aussi, puisque le médicament n’a en rien perdu de son danger potentiel. Se détendre un peu, mais rester 100% vigilant.

Dans cette même année, tant de dogmes appris durant les études sont partis à la poubelle une fois confrontés à la réalité. Toutes ces situations qui doivent mener au bloc opératoire en urgence par exemple, surtout sans attendre de faire une imagerie (à tel point que vous aviez zéro au test si vous proposiez de faire une imagerie). Mais… Le chirurgien n’opère pas sans scanner. Et le radiologue a d’autres scanners en attente. Il insiste : « Si c’est si urgent, le chirurgien n’a qu’à le prendre directement au bloc ! » Mais le chirurgien ne le prendra pas sans scanner… Ah ça valait bien le coup d’apprendre tout ça par cœur, tiens. Et puis le scanner en urgence, on apprend qu’il attendra deux heures de plus dans le couloir parce que le radiologue est en train de faire sa vacation privée, il prend donc ses patients privés programmées, dont il passe la carte bancaire, et notre malade se tord sur son brancard pendant ce temps-là.

Ne parlons pas des mille et une recommandations strictes qui ne sont tout simplement pas adaptées à la vie réelle des gens, ou à l’accessibilité de notre système de santé. Toutes les consultations spécialisées indiquées en urgence mais qui sont en fait impossibles à obtenir avant plusieurs mois, par exemple. Les réévaluations d’antibiotiques alors que les malades sont déjà loin, injoignables. Les protocoles de pansements pour celui qui dort dans la rue. On s’adapte. On s’adapte tout en pestant contre cette formation qui a oublié de nous donner les outils utiles à la médecine de la vraie vie et n’a fait que nous inonder de formules pseudo scientifiques et autres détails microscopiques pour ses fins de sélection et de compétition.

En médecine générale, on découvre aussi au fil des consultations un océan de choses inconnues, jamais vues dans nos beaux QCM, snobbées par nos manuels scolaires. Tellement de choses « bizarres » que l’on se retrouve, méfiant, à surveiller comme le lait sur le feu, mais qui finalement partent comme elles sont venues (heureusement) ou restent dans leur coin sans embêter personne. Bizarreries du corps humain qui ne méritent pas les honneurs des manuels médicaux car bénignes, banales, et sans traitement nécessaire. On fait des recherches et on commence sa collection, avec une certaine satisfaction le jour où l’on retombe sur une bizarrerie déjà vue auparavant. L’impression d’être ce médecin de série B que l’on vient consulter pour avoir son avis pour un « truc bizarre » et qui vous répond du tac au tac ce qu’est cette chose bizarre qu’il sait nommer avec son chapeau de professeur Tournesol. Comme un expert en jardinage qui sait déterminer le parasite spécifique de cette feuille de rosier un peu blanchie, le vrai diagnostiqueur en somme. On rêve d’un dictionnaire des bizarreries communes. On rêve aussi d’un livre des symptômes de la vraie vie, comme la liste des conséquences des prises de substances diverses et variées que l’on a préféré censurer de nos livres comme les vomissements instoppables sur prise de cannabis, les irritations des lèvres sur prise de poppers etc…

Durant tout ce temps, on a aussi changé sa relation avec les patient.es. On se parle en tête à tête, on n’est plus parasité.e par ce chef insupportable qui donne des leçons sur un ton paternaliste, tandis que l’on doit être là, assis à côté, témoin passif et complice de cette maltraitance. On a le droit de leur dire OUI même si l’on a sans arrêt des cours pour « apprendre à dire NON » (véridique). C’est nous qui menons la consultation, et ça c’est bon.

Finalement, l’interne débutant.e intronisé.e « médecin » du jour au lendemain, le premier matin de l’internat, avec pertes et fracas, désespoirs en ribambelle jusqu’à l’épuisement professionnel (et parfois mise en danger de la vie d’autrui)… finit donc, un an et demi plus tard, par se sentir plutôt à l’aise avec le costume de docteur. Les choses commencent enfin à être un peu plus fluides. Se faire désigner comme médecin est devenu moins choquant (mais toujours ridicule). La prescription est devenue plus simple (et les noms de médicaments sont devenus bien trop familiers d’ailleurs). C’est la routinisation de l’interne.

Ou peut-être est-ce juste qu’enfin, ENFIN, l’interne a trouvé un endroit où travailler qui lui convenait, avec des collègues extras? Peut-être, mais voilà le mois de mai et c’est de nouveau le changement de semestre… Allez, on repart à zéro.