Pourquoi je tiens depuis 2003, à titre bénévole, un site d'informations consacré à la santé des femmes

Pourquoi je tiens depuis 2003, à titre bénévole, un site d'informations consacré à la santé des femmes

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Rédigé le 21/06/2020
Par Martin Winckler (Marc Zaffran)
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En août 2020, cela fera 17 ans (août 2003) que le Winckler's Webzine existe.

Il est auto-entretenu, auto-financé. A défaut d'être totalement objectif (il ne peut pas l'être), zr dans les limites d'une remise à jour de son contenu (il en a besoin), il peut revendiquer d'être aussi précis que possible, indépendant et engagé.

Il va bientôt changer de peau, et se refaire une jeunesse. Je suis en train d'y travailler. 


A plusieurs reprises, des internautes se sont étonnées que j'entretienne ce site à titre bénévole, et que j'y ai donné autant d'informations gratuitement. 



Pourquoi faire un site d'information gratuit (et sans publicité) ? Pourquoi faire de l'agit-prop sur Facebook et Twitter ? 

Bonne question. Je me la suis posée de nombreuses fois, d'autant que tout le temps que je passe à répondre, je ne le passe pas à écrire des articles ou des livres qui pourraient, eux, me rapporter de l'argent. Ecrire en ligne, c'est du travail, et celui que je fais n'est pas rémunéré.



Mais je n'ai pas créé mon site d'informations par vocation sacrificielle, ou par masochisme. Je pense que ce site (et les blogs que j'ai créés par la suite) a (eu) une fonction importante, pour moi et celles qui le fréquentent.





L'écriture, ça (s')entretient.



L'écriture est comme un instrument de musique. Plus on la pratique, mieux on sait en jouer. Je trouve très stimulant d'écrire toutes sortes de textes, du roman à la note de lecture en passant par la critique de série, la chanson ou la poésie, et bien sûr l'article « engagé » ou « de vulgarisation », sans oublier la traduction (oui, c'est de l'écriture aussi, et on apprend beaucoup sur l'écriture en traduisant).



Se mesurer au plus grand nombre de formes et de contenu possible, c'est comme s'essayer à tous les styles de musique. On n'est pas obligé de le faire (ce n'est pas un critère de qualité, loin de là), mais il y a des personnalités qui sont à l'aise dans une forme, d'autres qui sont à l'aise quand ils en pratiquent plusieurs, je fais partie de cette deuxième catégorie.



Dans mon esprit, écrire des choses très différentes est à la fois une possibilité de respirer (je n'ai pas toujours la tête dans la même chose) et de toujours découvrir de nouvelles manières de jouer de mon instrument.



Or, pour pousser la comparaison musicale un peu plus loin, un concertiste ne se contente pas de jouer pendant son concert. Quand il est chez lui, il répète et il fait des gammes. Et quand il a des amis à la maison, il peut se mettre à jouer des choses qui lui font plaisir mais qui ne sont pas des pièces monumentales. (Les chanteurs d'opéra ne chantent pas toujours de l'opéra sous la douche, ils chantent aussi du jazz, des spirituals, des chansons populaires, etc.).



Ecrire « pour se faire plaisir », ce n'est ni vain ni gratuit. C'est une manière d'entretenir son outil. C'est l'empêcher de rouiller ou de s'user de manière uniforme. Il paraît qu'en plus (c'est ce que disent les neuropsychologues, en tout cas) toutes les activités « cognitives » (lire, écrire, faire des mots croisés ou du sudoku) ça entretient le cerveau plus longtemps. Comme l'exercice entretient les muscles et le squelette... (Bon, je vais peut être rester plus longtemps lucide que valide : je ne suis pas sportif, je me contente de sortir notre chienne, Zoë, mais c'est déjà ça.)



Comme vous l'avez vu si vous y êtes passée, le Webzine ressemble plus à un magazine qu'à un journal intime. C'est délibéré. Je voulais qu'il soit aussi divers que mes intérêts (qui ont changé avec le temps). Je voulais qu'il ressemble à un « petit journal » avec tout plein de rubriques. C'était un vieux rêve de pré-adolescent. Ce n'était pas possible dans les années 60. Depuis le début des années 2000, ça l'est. C'est vachement cool.

(Oui, je sais, mon expression date, mais je date aussi...)

Pouvoir réaliser ses rêves, ça maintient en bonne santé.



L'écriture est un moyen de communication dans les deux sens



J'ai toujours écrit beaucoup de lettres ; et ce, depuis la pré-adolescence. J'ai toujours aimé la correspondance. J'ai longtemps échangé des courriers avec un  ami un peu plus âgé que moi à qui j'écris depuis que j'avais quatorze ou quinze ans. On a continué à s'écrire (ou à s'envoyer des courriels) jusqu'à sa mort brutale il y a quelques années.



J'ai passé une année aux Etats-Unis en 1972-73 et je reste en contact écrit avec les membres de la famille qui m'a accueilli encore en vie, et quelques amis de l'époque.



Si j'écris beaucoup aux autres, ça n'est pas par vanité, c'est parce que... j'aime lire les réponses. Je suis un lecteur avant d'être un écrivain. Ce qui me transporte vraiment, c'est de plonger dans les textes des autres, pas dans les miens. C'est difficile d'être transporté par ses propres textes quand on les relit : au mieux on les trouve... étranges ; au pire on les trouve exécrables ; parfois on se dit que c'est pas mal mais on se demande qui les a écrits - si, si, je vous assure...



Donc, quand j'écris à quelqu'un, c'est parce que j'espère bien qu'on va me répondre. Ou elle/il m'a écrit le premier, ça m'a fait quelque chose et j'espère bien poursuivre l'échange.



J'ai eu ma première adresse courriel en 1995. Ça a changé ma vie. J'ai commencé à avoir des correspondantes très très loin de chez moi et ça m'a apporté beaucoup de satisfactions. De sorte que lorsque je me suis mis à recevoir des messages de lectrices (je mets une adresse courriel dans tous mes livres, ou presque) j'ai, tout naturellement, répondu. De même, lorsque en 2002-2003, j'ai fait des chroniques sur France Inter, j'ai fait l'effort de répondre aussi régulièrement que possible (souvent à leur grande surprise) aux auditrices qui m'écrivaient.



Là encore, ce n'était pas « gratuit ». Quand les échanges sont aussi faciles, on gagne beaucoup de temps... et on se fait des amies et on apprend beaucoup d'elles. Je ne pourrais pas échanger autant de courriers si on en était encore à s'envoyer des missives par voie postale.



L'écriture est un outil de partage dans les deux sens



Dès les débuts du web, j'ai été fasciné par tous les individus qui remplissaient des pages entières d'informations diverses et pouvaient vous renseigner aussi bien sur leurs goûts personnels que sur le sujet de leur thèse ou le travail d'une vie. Le web m'est vite apparu comme une immense bibliothèque d'accès très facile dans laquelle on peut trouver une quantité astronomique d'informations - plus que l'on ne pourra jamais en lire, plus que ce dont on aura jamais besoin.



Mais son principal intérêt c'est de mettre toutes les informations au même niveau. Le même clic peut vous entraîner vers un portail commercial, un blog individuel ou un site spécialisé tenu par des fadas qui veulent partager tout ce qu'ils savent sur leur sujet favori.

(Oui, je sais que les moteurs de recherche font du tri, mais tout dépend du moteur que vous utilisez.)



C'est la correspondance avec les internautes et la tenue régulière des articles de mon site sur la contraception qui m'a permis non seulement de mettre à jour Contraceptions mode d'emploi mais aussi d'écrire Le Choeur des femmes, L'Ecole des soignantes et C'est mon corps. (A paraître en septembre 2020).



Même quand on connaît très bien un sujet, il y a toujours des aspects qu'on n'a pas envisagés et les questions « fraîches » que posent les femmes sont autant d'incitations à aller chercher des réponses qu'on n'a pas encore. Et souvent, les internautes fournissent des informations dont on ignorait l'existence. C'est de plus en plus fréquent, de nos jours.

Ecrire en ligne, c'est instructif.





Partager le savoir est une obligation éthique



Quand on devient une professionnelle de santé, on acquiert des notions et un savoir-faire très importants pour la compréhension de ce qui se passe dans le corps humain. Bien que les professionnelles soient plus souvent formées à reconnaître ce qui est pathologique (« anormal ») plutôt que ce qui est physiologique (normal ou, en tout cas pas « pathologique ») elles détiennent des connaissances qui sont, en principe, destinées à bénéficier à tout le monde. En principe, une médecienne ou un médecin se forment pour soigner les autres avec ce qu'elles savent. Pas pour les torturer.



Il est légitime d'être rémunéré pour un service rendu (une consultation, un soin) mais il est crapuleux et contraire de garder le savoir pour soi et de le délivrer au compte-gouttes ou de le monnayer très cher comme s'il s'agissait d'une denrée rare. Autrement dit : une professionnelle doit être rémunérée pour son travail, pas parce qu'elle distribue des bribes de savoir.



En septembre-octobre 2002, sur France Inter, avant mon site internet n'existe, j'ai composé trois chroniques sur la contraception (« Que faire quand on a oublié sa pilule ? », « Qu'est-ce qu'un implant contraceptif ? » et « Pourquoi dit-on que les femmes sans enfant ne doivent pas porter de DIU ? »).



Les textes des chroniques en question ont été postés en ligne sur le site de la chaîne et toutes les auditrices ont pu ensuite les télécharger, les copier, les distribuer, etc.

Beaucoup m'ont écrit qu'elles n'avaient jamais encore entendu des chroniques de santé pratiques aussi précises et utiles. Et claires.

(Si vous voulez les lire, elles sont dans l'intégrale de Odyssée, qui se trouve sur cette page. Les chroniques en question sont p 21-23).



Donner des infos sur la contraception à l'antenne trouvé ça bien naturel : j'étais rémunéré pour écrire des chroniques chaque jour et les lire à haute voix ; pas pour monnayer leur contenu. Ça aurait été contraire à l'idée que je me faisais d'une chronique de service public sur une antenne de radio publique.



En 2001, j'ai publié Contraceptions mode d'emploi. En 2003, et 2007 j'ai publié une 2e et 3e éditions mises à jour. J'aurais aimé en publier une 4e, refondue et complétée, mais ça ne s'est pas fait. Or les livres d'information santé vieillissent vite, car le savoir change très rapidement. Un site internet permet de rester à peu près à jour. Et d'aborder des sujets qui ne l'ont pas été dans un livre antérieur.



En tant que soignante préoccupée par la santé des femmes, je serais heureux de voir le nombre d'IVG par accident de contraception (ou par contraception mal adaptée) diminuer. Je sais que pour ça, il faut que les femmes aient l'information la plus large et la plus précise possible sur la contraception. Donc, d'un point de vue strictement éthique, j'ai l'obligation de partager le savoir de la manière la plus accessible qui soit. La mise en ligne sur un site gratuit va donc de soi. Et j'ai aussi celui de donner l'exemple à d'autres soignantes que moi (en particulier les médeciennes et médecins en formation). Et cela, d'autant qu'en France, le corps médical le plus traditionnel n'aime pas partager les informations avec le public. 


Heureusement, ça change. 


Pour les raisons que j'ai indiquées plus haut, même si ça ne me rapporte pas d'argent en monnaie sonnante et trébuchante (et non, ça ne multiplie pas les ventes de mes livres non plus...), ce n'est pas sans gratification : parmi les dizaines de milliers de courriers que j'ai reçus depuis 17 ans, l'immense majorité étaient des courriers de remerciements et de gratitude d'usagères.  
Et beaucoup aussi viennent de soignantes

Ça n'a pas de prix.



Partager le savoir, c'est libérateur



Il y a une autre raison pour laquelle j'ai été heureux de diffuser des informations sur la santé e manière bénévole. C'est une raison politique. Dans un monde où tout se monnaie, le savoir comme les biens, et où beaucoup de médecins (pas tous, mais beaucoup trop) retiennent le savoir pour en faire un levier, je trouve indispensable de montrer qu'il est possible de se comporter autrement.



Que l'exemple à donner, quand on soigne, c'est le partage, pas la rétention. Que les relations entre soignantes et patientes peuvent être égalitaires, même si elles ne sont pas égales. Que l'asymétrie de la relation ("J'en sais plus que vous, ce qui me permet de me faire moins de souci quand j'ai mal quelque part.") peut et doit être compensée par l'obligation morale de partager ce que le médecin sait.



Une soignante ne devrait jamais user de son savoir comme outil de pouvoir ou comme instrument de torture.



De plus, le partage du savoir contribue au mieux-être collectif : pour une soignante, partager le savoir, c'est armer les soignées et les citoyennes contre les abus de pouvoir. C'est les équiper contre les mensonges et les manipulations. Bref, c'est participer à la lutte contre les inégalités.



De plus, le partage du savoir met au jour l'ignorance, la vanité et l'obscurantisme de ceux qui affectent de "mieux" savoir mais sont incapables de réviser leurs insuffisances et leurs préjugés.



Et enfin, le partage du savoir a des vertus thérapeutiques et préventives.

Le simple fait d'écrire que prendre la pilule en continu évite 1° des échecs de contraception 2° des règles (douloureuses ou non), 3° un syndrome prémenstruel pénible ou 4° des migraines de fin de cycle, non seulement ça rend service à des femmes, mais ça me fait plaisir, à moi !!! 



J'aime que la vie soit plus simple pour les autres, parce que ça me la simplifie, à moi aussi. J'aime que les autres souffrent moins. Alors je suis heureux de partager ce qui soulage les autres. Ça ne m'enlève rien, bien au contraire.



Certains con-frères, il y a quelques années, disaient : "Si vous expliquez tout aux gens, ils ne vous respectent plus." Quel mépris pour les personnes soignées, et quel aveu : ce qui les intéresse n'est pas le soin, mais la domination.



J'ai entendu aussi trois autres reproches fréquents. A savoir : "Vous faites ça pour promouvoir vos livres." (Bien sûr, à moi tout seul je fais plus de pub qu'un éditeur... !)  "Vous faites ça pour accroître votre clientèle." (Dommage que je n'en aie plus depuis... 1993, date à laquelle j'ai exercé exclusivement dans le service public.) et la meilleure : "Vous faites ça pour constituer une secte."

Ah, oui ?

Que les membres de ma secte lèvent la main...

Mmhhh... Va falloir que je demande des leçons au Gourou du moment, vous savez, celui qui parle tout le temps de la chloroquine...



Je sais que beaucoup de médecins voient les femmes comme "des idiotes, des manipulatrices ou des emmerdeuses" (j'ai entendu les trois termes), et n'ont qu'une idée, les garder le moins longtemps possible dans leur cabinet et leur prendre le plus d'argent possible au passage. Ces médecins-là me débectent.



Ils ne méritent pas de pratiquer leur métier. Ce ne sont pas des soignants mais des parasites. Des profiteurs. Des brutes en blanc.



Alors, j'ai écrit aussi pour les dénoncer, leur donner tort et les déstabiliser. On ne change pas le monde avec un site internet ou un roman, mais qu'à cela ne tienne. Si ça permet à une seule femme de ne plus se laisser faire et de se dire "Je suis pas folle", c'est déjà ça : pour elle, c'est du cent pour cent.





Depuis une dizaine d'années, les blogs, les pages FB, les sites, les réseaux d'échange se sont multipliés comme des champignons. On peut trouver en ligne des informations sur la contraception, le cycle, les coupes menstruelles, l'endométriose, la grossesse, l'accouchement, la ménopause et mille et un sujets qui concernent les femmes, et de nombreux livres, écrits par des femmes.



Et ça, franchement,  ça me met en joie car ça montre que le savoir est fait pour être partagé - et pas seulement par des professionnelles, mais par les personnes que ça concerne au premier chef.

Et ça justifie tout le boulot bénévole que j'ai fait pendant dix-sept ans.

Et que je vais continuer à faire tant que je pourrai.



On ne sera jamais trop nombreuses pour lever des torches contre l'obscurantisme.



MW/MZ