Monsieur Oleti

Monsieur Oleti

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Rédigé le 24/01/2019
Par docteurmemepaspeur
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Un soir de janvier 2019, de garde, dans ce dispensaire que j’ai appris à découvrir il y a maintenant un mois.


Nuit noire, dans l’ambiance ouatée du bureau, la climatisation comme souffle salvateur, j’écoute Gulaan

Il y a peu je n’imaginais pas encore comme ma vie allait changer. Un tour de la planète plus tard, au sortir de l’avion dans la chaleur d’un mois de décembre austral,  je foulais la terre calédonienne. Un nouveau saut de puce et je me retrouvais à Lifou, perle bleutée dans l’océan pacifique.

Des couleurs, des sourires, l’accueil chaleureux des habitants kanaks, mais aussi la découverte du rythme du dispensaire. Le matin, dès 7h30 les patients se pressant en nombre sous le préau à l’ombre des flamboyants, dans l’attente d’une consultation. Des semaines rythmées par des gardes, des visites en tribu, des évacuations sanitaires et la discussion permanente avec mes collègues des tenants et aboutissants des prises en charge, l’évaluation de l’urgence.

Paradis perdu où la société Kanak n’est pas dénuée d’une violence sur fond d’alcoolisations massives dont les femmes font souvent les frais.

Il était minuit ce soir-là lorsque l’infirmier m’a appelé pour un patient de 64ans présentant une gêne respiratoire. Les paupières gonflées d’un premier sommeil, blouse sur les épaules, je traverse les hautes herbes me séparant du dispensaire. J’arrive et découvre Mr Oleti le souffle court, la respiration rapide, quelques sueurs au front. Sa femme l’accompagne,  vêtue de sa robe traditionnelle.

Il est essoufflé, depuis trois jours et je découvre qu’on l’a amené de force ce soir. Il n’est pas suivi depuis 2014 et je n’ai pas d’ordonnance, ni même l’idée de s’il prend ses traitements. Il souffre de dilatation de bronches sévère.

Je l’examine, lui fait une radio des poumons qui se révèle anormale. Avec mon collègue infirmier, nous décidons de le mettre sous oxygène, lancer un bilan biologique qui ne pourra partir qu’avec l’avion du matin, sur Nouméa. Il m’inquiète, je décide d’appeler le SAMU et un régulateur me répond, me rassure sur la normalité des gaz du sang, l’état clinique du patient et me conseille de lui faire des aérosols, sans lancer d’antibiotiques en dépit d’un syndrome inflammatoire au test rapide. Soucieux, je pars me coucher.

Il est 7h30, après une nuit de sommeil insuffisante, j’aborde le cas de Mr Oleti au staff du matin. Une échographie est réalisée,  révélant une infection pulmonaire grave. Je passe le relai à mes collègues et part écraser toute la matinée dans mon lit, épuisé.

Il est déjà midi lorsque j’ose m’aventurer au dispensaire, le soleil brulant les parties de ma peau encore à découvert. Tandis que je m’approche des chambres d’hospitalisation, je pressens une agitation derrière les murs ; Mr OLETI s’est brutalement dégradé, il a mal supporté sa ventilation non invasive et ma collègue a dû l’intuber avec les conseils du SAMU, du réanimateur au téléphone. Nous sommes sur une île, et l’avion du SAMU met plus d’une heure trente pour arriver, il faut temporiser jusque-là.

Le cœur de Mr Oleti s’est arrêté. Intubé, ventilé, dans un état précaire, il a fait arrêt cardiaque dans la voiture du SAMU qui se dirigeait vers l’aérodrome, les poumons noyés de sécrétions purulentes.

Des questions, et une culpabilité sans fin se sont emparées de moi. Je ne le sentais pas. Ses constantes nous disaient le contraire mais je ne le sentais pas. Dès le début. Et si j’avais convaincu le SAMU dès le début d’évacuer ? Si j’avais insisté ? Si j’avais débuté les antibiotiques à l’encontre de l’avis du régulateur ? Ai-je tué Mr Oleti ?

Le paysage défile à l’intérieur de la voiture, pensif je regarde la forêt.  Waléa à mes côtés me rassure, Mr Oleti était son cousin :

« Tu sais, je crois qu’il savait qu’il allait partir, et il voulait mourir sur son île. C’était son souhait. Il ne voulait pas venir au dispensaire. Tu as fait ce que tu as pu. »

Faire ce qu’on peut. Faire son maximum. Ce patient aurait-il eu plus de chances avec un médecin différent ? Chaque médecin a-t-il le même niveau de maximum ?

On appelle ça le gut feeling en anglais*. L’intuition foireuse qu’un truc va mal tourner.

Je le sentais.

Ça a mal tourné.

Et je me sens coupable.

Docteur même pas peur – en Kanaky pour quelques mois.

Gut Feeling plus d’infos ici

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