Ah c’est dur les études de médecine!

Ah c’est dur les études de médecine!

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Rédigé le 08/07/2019
Par Z
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A chaque fois, ça ne rate pas. On discute, on papote et on en vient à : « qu’est-ce que tu fais dans la vie? » J’essaye d’expédier la chose rapidement: « j’ai repris des études en médecine ». Et la réponse tombe, presque toujours identique, d’une voix à la fois pleine d’étonnement, de compassion et d’admiration: « ah! C’est dur les études de médecine! »

Oui c’est dur. Mais… qu’est-ce qui rend ces études difficiles? La quantité de choses à apprendre? C’est le postulat de base. Mais non. Ce qui rend ces études difficiles, c’est ce processus d’intronisation au rang de médecin qui a été dessiné pour être une épreuve, pour mieux asseoir la légitimité de ce statut. Une grande partie de la difficulté de ces études est totalement inutile à l’apprentissage de la médecine.

Au début, je m’attendais aux efforts qui me seraient demandés: il va bien falloir apprendre tous les os du corps, la physiologie de chaque organe, les poils, les glandes, les microbes, les antiparasitaires et toutes les maladies de la Terre. Il faudra faire des stages à l’hôpital où l’on doit travailler la nuit… cela va être difficile, bien sûr.

Cette difficulté est acceptable: faire toutes ces choses va nécessairement demander des efforts. On vient en connaissance de cause.

La première année

La première année, c’est la baffe: on doit apprendre par coeur les formules moléculaires des douze acides aminés, il faut savoir les réciter par coeur. On doit apprendre le tableau périodique des éléments. Ecrire des équations de physique nucléaire… Beaucoup de choses à retenir, très peu de temps, c’est le jeu. Alors il y a des moyens mnémotechniques. En voici deux exemples pour vous donner une idée:

•Retenir la deuxième ligne de la classification périodique : Li, Be, B, C, N, O, F, Ne

«Lili baisa bien chez notre oncle Fernand-Nestor.» 

•Retenir l’ordre de priorité des atomes : I>Br>Cl>S>P>F>O>N>C>H

«Isabelle Branle Claude Sans Penser Forcement à l’Orgasme Non Contrôlé, Ha!»

Mémos tirés du site: http://clubmedecine.fr/les-moyens-mnemotechniques-vos-meilleurs-amis/

Bien sûr, à aucun moment dans la suite des études on n’aura à réciter de tête le tableau périodique des éléments ou à dessiner les formules des douze acides aminés… Mais c’est le concours de première année et on nous avait prévenu: c’est bête et méchant, c’est juste pour sélectionner ceux qui savent se concentrer et beaucoup travailler. Mais alors pourquoi ne pas simplement faire un concours d’enfilage de perles? Ceux qui passeraient des heures à enfiler des perles deviendraient tellement efficaces (surtout avec leur cours du soir privé d’enfilage de perles) qu’ils auraient certainement les premières places au concours. On aurait bien sélectionné les plus endurants, travailleurs, obéissants, comme on le fait si bien à coups de formules chimiques, non? On pourrait penser que cela a un intérêt pour la culture scientifique… mais malheureusement il ne s’agit que de pur par coeur, sans réflexion scientifique (la démarche scientifique est d’ailleurs pratiquement absente durant toutes les études de médecine).

Les stages

Viennent ensuite les stages d’externat. La médecine s’apprend au lit du patient. On a hâte d’y aller. Enfin, y être pour de vrai! La blouse blanche, le stéthoscope, on s’y croit. Et puis, on déchante, encore…

Prenons un exemple de stage en journée complète. Le matin, c’est la visite des patients (l’externe y sera généralement soit ignoré, soit humilié): on fait le point, on revoit les traitements etc (là, on peut apprendre un peu). L’après midi est calme. L’interne en profite pour faire les ordonnances de sortie, les comptes rendus d’hospitalisation. Et vous, l’externe, vous n’avez pas grand chose à faire. Mais il faut rester, il faut faire ses heures, mériter ses cent euros mensuels. L’interne débordée.e en profitera pour vous demander de faire quelques impressions, fax, et passer coups de téléphone pour l’aider à dépiler sa pile de papiers. Sauf que demain vous avez un examen de maladies infectieuses où l’on va essayer de vous coincer sur la différence entre les nématodes et les trématodes (fondamental!) (non). Finalement vous le réviserez le soir après avoir passé l’après-midi à faire des photocopies. C’est la tradition… Parfois vous partirez à 19h30 et on vous dira: « tu nous prépares un powerpoint sur Mr X pour le staff de demain matin! ». Cela aurait été trop facile de le demander avec un peu d’avance, on veut tester vos limites… Travailler le jour à l’hôpital, réviser le soir, préparer un diaporama la nuit, se faire gronder comme un enfant lorsqu’on se fait prendre à réviser une fiche pendant un temps mort à l’hôpital. Injonctions contradictoires. La chose la plus valorisée en stage semble être la présence, qui doit être la plus passive et tardive possible. On m’a reproché plusieurs fois de trop m’impliquer, il faut surtout bien rester à sa place d’externe! Ne pas poser de questions. Faire ses heures. Perdre son temps. Un bon externe est un externe qui reste tard, obéit et ne demande jamais pourquoi.

Les stages pourraient être plus courts et tout aussi efficaces pour l’apprentissage (voire bien plus efficaces si l’on encadrait réellement les externes). D’ailleurs seule la France (à ma connaissance) a ses étudiants en stage tous les jours pendant trois ans avant l’internat… Quantité versus qualité.

Pour apprendre les gestes (comme faire une ponction lombaire, poser une sonde urinaire, faire une prise de sang etc), on peut penser aussi que cela va être compliqué. Mais ce qui va être difficile c’est que l’on ne va PAS vous apprendre les gestes. On va vous demander de les faire et on va vous humilier si vous ne savez pas les faire. Vous aurez tout faux, on vous mettra dans la situation où c’est de votre faute si vous ne savez pas, même si rien n’a été fait pour que vous sachiez. Vous auriez du aller dans un autre service, demander aux infirmières de vous montrer! Quand? Comment? Débrouillez-vous.

On vous interrogera aussi à la visite devant dix personnes sur un sujet pour lequel vous n’avez encore eu aucun cours, et on vous ridiculisera publiquement de ne pas connaître la réponse. Il faudrait avoir la science infuse.

Les cours

C’est donc une formation un peu aérienne. Elle flotte dans l’air, transparente. Elle est là, mais on ne la voit pas. J’ai découvert cela pour la première fois en venant à plusieurs cours magistraux de grands Professeurs… qui ne venaient tout simplement pas. Au bout de 45 minutes d’attente, le cours était annulé, non remplacé. Parfois ces vénérés Professeurs daignaient nous envoyer un remplaçant: leur interne expédié avec un diaporama recyclé qu’il nous faisait défiler en 20 minutes sans explications pour un cours de 3 heures. Temps perdu, encore.

Il y a aussi les fameux 362 « items » à connaître pour le concours final de l’ECN en sixième année. Dès la troisième année, la majorité des cours se résume à des entrainements à ce concours uniquement constitué de QCM. Le prétexte étant que « les cours magistraux, c’est démodé » et aussi que l’Université souhaite afficher de bons classements de ses étudiants… A la place des cours donc, des enseignements dirigés 100% QCM type ECN. Plus de logique dans l’apprentissage, plus d’ordre. Tout est mis au même niveau d’importance, les effets secondaires d’un médicament de troisième ligne ou le fonctionnement du coeur. Seuls comptent les pièges sur les QCM type ECN. « Attention ça, ça tombe! » « Vous voulez finir à Limoges ou quoi? » Autant dire que ce n’est pas le lieu pour poser des question sur le pourquoi ou le comment d’un traitement, ça ferait perdre du temps de bachotage.

Il faudra apprendre les cours de médecine dans les livres, à la bibliothèque. Or c’est tout de même plus difficile qu’avec un professeur… On se rend compte que l’on aurait aussi bien pu faire tout ce travail seul et remplacer l’ECN par un autre concours d’enfilage de perles. Bien sûr, pour ajouter de la difficulté inutile, les livres officiels reprennent le même chapitre en vingt versions différentes selon la spécialité de l’auteur! Il faudra savoir quelle version choisir à l’examen, en tâchant de deviner la spécialité de l’auteur du sujet. Aucun intérêt pour l’apprentissage de la médecine et des heures de perdues à pinailler sur des guerres de chapelle.

Saut d’obstacles et concours de perles

Heureusement dans cet océan de brimades j’ai eu quelques cours qui étaient comme des phares dans la nuit, particulièrement inspirants, et qui vous donnent l’impression d’une illumination. J’ai aussi eu des encadrants de stage excellents qui m’ont appris bien plus en trois jours qu’en trois mois d’un autre stage. Mais globalement, c’était une déception. Tellement de temps perdu. D’énergie physique et mentale gaspillée, alors que l’on pourrait faire les choses bien mieux, la médecine vaut mieux que ça!

Est-ce que tout doit être « utile »? Doit-on avoir une conception utilitaire des études? Ce n’est bien sûr pas ce que je veux dire. On a besoin par exemple de davantage de cours d’épistémologie, d’Histoire des sciences ou de sociologie pour pouvoir mieux appréhender les traitements que l’on propose, comprendre le rapport médecin-patient etc… on n’est pas dans l’utilitaire mais en fait, ce serait utile car cela aurait un sens dans l’apprentissage de la médecine. Comparé par exemple à l’apprentissage par coeur de vingt versions d’un même algorithme diagnostic qui sera caduc dans deux ans, ou aux heures forcées à tenir les murs au bloc opératoire sans avoir le droit de s’approcher de l’opération… qui sont des pures pertes de temps.

Mais POURQUOI toutes ces gesticulations chronophages?

En fait il ne s’agit pas vraiment d’apprendre la médecine… mais surtout d’accéder à la profession, à son titre, d’en acquérir les codes, l’habitus, le pouvoir et la légitimité. S’il s’agissait d’enfiler des perles jour et nuit pendant six ans et que cela se terminait par un grand concours d’enfilage de perles, nul doute que de nombreux diplômés brandiraient tout aussi fièrement leurs six ans d’études et leur rang au concours.

Jean-Henri, le major du concours de perles, clamerait qu’il a passé des nuits entières à enfiler des perles, parfois 24 heures de travail d’affilée sans dormir! Qu’il avait mal aux mains. Qu’il ne voyait plus ses amis et ne lisait plus pour s’entraîner encore et encore, car il voulait une spécialité difficile à avoir. Mais à force d’efforts, cela a payé. Maintenant il fait partie de l’élite. Il est parti fêter son concours à coups de proto et gins tonic à la discothèque La Night. C’est la fierté de ses parents. Il sera ophtalmoscopiste secteur 2. (Et lui il sait, alors n’allez pas lui dire que vous êtes allés voir sur Google avant de venir)

Un peu de socio

Pour aller plus loin que mes petites réflexions de comptoir (ou plutôt, de Relais H), il existe deux approches sociologiques et deux ouvrages de référence qui ont tenté d’expliquer le processus de formation et socialisation médicale dans le concept de « profession »:

-Une approche fonctionnaliste : The Student-physician. Introductory studies in the sociology of medical education par R. Merton, G. Reader et P. Kendall, Harvard University Press 1957.

« C’est lors de cet apprentissage que les médecins-enseignants, en initiant leurs futurs collègues à leur nouvelle culture professionnelle, vont assurer leur contrôle. La profession médicale se trouve définie comme un ensemble de valeurs , d’idées, de façons de faire standard sinon formatées, et de normes qui caractérisent le contenu du rôle de médecin. On considère dans cette perspective que, tout autant que la compétence technique, ce qui fonde et organise l’activité médicale, ce sont les exigences et les normes qui sont transmises lors des études de médecine. La socialisation, c’est donc le processus suivant lequel les individus sont initiés à leur culture, c’est-à-dire l’acquisition des attitudes, de valeurs, d’habiletés technique et de modèles de comportement constituant les rôles sociaux établis dans une structure sociale. « 

In : Sociologie de la santé, Institutions, professions et maladies, Danièle Carricaburu et Marie Ménoret, Armand Colin, 2004.

-Une approche interactionniste : Boys in white, H.S. Becker, B. Geer, A.L. Strauss, University of Cicago Press, 1961.

« la socialisation professionnelle y est conceptualisée comme initiation, au sens ethnologique du terme, et comme conversion de la personne, au sens religieux, à une nouvelle façon de voir le monde. Ce qui est significatif dans cette formation, c’est que ces niveaux et ces directions sont non pas le résultat d’une entente laborieuse, mais d’une équation pragmatique entre les problèmes quotidiens que rencontrent les étudiants dans leur travail et leur objectif à long terme, à savoir sortir de l’université avec le titre de médecin. »

In : Sociologie de la santé, Institutions, professions et maladies, Danièle Carricaburu et Marie Ménoret, Armand Colin, 2004.

conclusion

Finalement toutes ces choses qui m’apparaissent comme des pertes de temps dans la formation médicale sont bien sûr des petites briques dans le processus de socialisation en tant que médecin. Voilà comment on va travailler. Voilà ce qu’est un travail subalterne. Voilà ce que sont les rapports de pouvoir. Voilà quelles sont les normes. Voilà d’où tu va tirer ta légitimité et ton autorité.

Une chose très dommage selon moi est l’absence de réflexion et de démarche scientifique dans le contenu de la formation. « Pourquoi » est une question qui n’a pas lieu d’être dans un continuum de concours-bachotage-QCM. La réponse fuse d’ailleurs bien souvent: « C’est comme ça, il faut le savoir par coeur! » C’était une déception et surtout une grande frustration. Apprendre des quantités de listes sans se poser la question d’où elles viennent et pourquoi, sans les remettre jamais en cause, c’était vraiment aller contre tout ce que j’avais appris à faire jusque là en tant que scientifique. Sans compter que l’ingurgitation d’une quantité monstrueuse d’informations combinée à un emploi du temps de stage très chargé ne laissait que très peu de temps pour des activités « extra-scolaires » comme la lecture, et rien n’incitait à avoir la moindre culture générale ou la moindre perspective sur les maux de la société, comme on le ressentait bien en amphi (« Pourquoi on devrait payer ses soins? Il avait qu’à pas fumer! »). Tout devient sec, creux, binaire, sans intérêt: il y a les bons et les mauvais patients, les traitements qui marchent et ceux qui ne marchent pas, la vraie médecine et la fausse, le diabète à 1,26g/L de glycémie et pas à 1,25… Le champ de la médecine est si vaste et si passionnant, et pourtant on enferme les étudiants dans du radotage de classifications totalement inintéressantes et on les pousse à se couper du monde (et à bien rester entre eux, gens de catégorie sociale privilégiée pour la plupart) alors qu’il seront en première ligne des maux sociaux. Quel dommage. Par contre on préserve très bien le titre et le statut du médecin…

Bref: oui, c’est dur les études de médecine, mais pour de mauvaises raisons.