Le chirurgien, un plombier comme les autres?

Le chirurgien, un plombier comme les autres?

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Rédigé le 13/12/2018
Par Z
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Le chirurgien n’est pas un médecin comme les autres. Je dis « le » chirurgien car, dans cette image mythique, fantasmée, c’est justement l’image caricaturale de l’homme chirurgien plein d’égo viril. Il arrive dans le couloir avec sa grande blouse ouverte, il n’a pas le temps, il est très occupé, c’est un homme important. Et tout le monde respecte cela religieusement. Les patients parleront aisément avec tel.le ou tel.le médecin, et encore plus facilement avec les infirmier.e.s, mais quand arrive le chirurgien… alors là… c’est autre chose. Généralement ils ou elles n’osent pas poser de questions, ce sera pour après. On ne remet pas en cause les dires du chirurgien! Allons. On ne dirait pas « Attention, rangez-vous, voilà le médecin biologiste! » comme si l’on avait aperçu Barak Obama au coin du couloir, non! Et pourtant c’est à peu près comme cela que l’on réagit lorsque *le chirurgien* paraît.

Ainsi, on a l’impression que le chirurgien est davantage respecté que les autres médecins, comme s’il était en haut de la pyramide des carrières médicales. « Tu veux faire médecin quand tu seras grand, disent les parents, et pourquoi pas carrément… chirurgien? » (étoiles dans les yeux).

Beaucoup de choses concourent à ce mythe, à commencer bien sûr par le mystère et la symbolique du bloc opératoire. Le chirurgien, c’est celui qui a la clé du corps, qui sait décoder nos entrailles et nous sauver la peau. On lui confie notre chair sous un couteau, ce n’est pas rien.

Vous n’êtes peut-être pas sans savoir que les chirurgiens n’ont pas toujours été considérés comme des médecins. Le mot « Chirurgie » vient du Grec: xei, la main, et ergov, le travail; cela désigne la médecine où l’on soigne par le seul travail des mains (voir ce cours sur l’histoire de la chirurgie par le Pr. Passagia). Ils étaient médecins à l’époque d’Hippocrate, mais au Moyen-âge, la chirurgie devient un interdit religieux.

En 1163, lors du concile de Tours, l’Église décrète : “Ecclesia abhorret a sanguine”:“L’Église a le sang en horreur”. […]Les chirurgiens ne dépendant pas de l’université, furent péjorativement considérés comme des “manuels” “sans savoir”, et à ce titre furent repoussés par les médecins. (ref:  Histoire des chirurgiens, des barbiers, et des barbiers-chirurgiens). 

On voit alors l’émergence du barbier-chirugien.  Les barbiers disposent des outils. Petit à petit, une profession naît, est autorisée à « saigner ». Ils sont rassemblés dans la guilde des barbiers et sont rejetés des associations médicales pendant quatre siècles. Vous pourrez lire davantage à ce sujet passionnant de l’Histoire de la Médecine, mais mon point principal était donc celui-ci: le caractère « manuel » du chirurgien l’a, par le passé, rendu moins respectable que les autres médecins, contrairement à ce que l’on observe aujourd’hui. Qui dirait aujourd’hui: « oh lui, ce n’est qu’un chirurgien »? (à part un médecin interniste bien sûr) C’était pourtant le cas à l’époque.

Lorsque j’ai fait mes premiers pas comme externe au bloc opératoire, j’ai bien sûr admiré le talent des chirurgien.ne.s , leur agilité, leur précision, leur maîtrise… mais au bout de quelques opérations, je me suis rendue compte de la répétition des gestes, de l’aspect très technique de la chose. En particulier, j’ai assisté de nombreuses opérations du sein où l’on devait enlever ou partie, ou bien tout le sein.  Au bout d’une douzaines d’opérations de ce type, il y avait nettement moins de mystère: on se place comme ceci, on coupe comme cela, on tire ici, on fait attention à ça et ça… c’était très technique finalement.

En cherchant un peu sur la profession de chirurgien, j’ai trouvé  un article paru en 1997 dans la revue Sociologie du travail, où le sociologue Jean Peneff décortique le travail du chirurgien sur une opération à coeur ouvert:

L’attaque du thorax se fait d’abord avec le scalpel pour inciser l’épiderme et le derme sous-jacent. Le chirurgien utilise ensuite une petite scie électrique circulaire pour découper l’os du sternum dans sa longueur et ouvrir la poitrine. […] Ce sont des instruments ni très fins ni spécifiques qui sont utilisés mais des outils d’artisans: scie, ciseaux, chignole (pour casser les côtes dans les opérations du poumon). Ce n’est pas la virtuosité de l’instrumentaliste mais la force mécanique qui intervient pour ouvrir les côtes jusqu’à laisser la poitrine béante et glisser l’écarteur, cette sorte de cric. Le chirurgien exerce ici sa force des bras.

Quand on aime les travaux manuels, on sait que les gestes d’artisan s’apprennent à force de répétition. On prend l’habitude, on va plus vite, on maîtrise de mieux en mieux. Lorsque j’ai vu les chirurgiens très respectés faire des noeuds avec les fils pour la première fois, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au simple travail d’une couturière, au geste très similaire mais si peu valorisé socialement en comparaison. Être chirurgien, c’est avant tout être un travailleur manuel du corps. On plonge ses mains dans les intestins. On tire sur la peau pour la découper. On brûle les tissus et on prend dans les narines cette odeur de « cochon grillé ».

Si, bien sûr, le chirurgien ou la chirurgienne doit maîtriser parfaitement le fonctionnement du corps humain pour pouvoir prendre les bonnes décisions et réagir quand les choses ne se passent pas comme prévu; pour certaines « petites opérations » répétitives, le travail est très technique et assez peu intellectuel. Après trois mois de stage, je trouvais l’opération que j’effectuais tous les jours plusieurs fois par jour un peu lassante (et je n’étais pas la seule). Mais c’est probablement un peu tabou de dire cela…

L’opération en elle-même est pleine de règles et de rites qui lui confèrent un aspect sacré.

La table d’opération et les instruments, les draps verts recouvrant le corps du malade constituent le champ opératoire stérile. […] Ces objets [stériles] sacrés puisqu’intouchables, la distance respectueuse entre les servants et celui qui officie sur la table-autel ainsi qu’une multitude de menus détails dans les comportements (aider à enfiler la blouse-chasuble, l’ablution préalable des mains, le silence qui s’instaure pendant les préparatifs) évoquent les rites de la messe. [ibid]

Certains chirurgiens entretiennent cette image déifiée, pleine d’égo, en ayant un comportement autoritaire avec le « petit personnel », en arrivant systématiquement en retard aux opérations, en ne passant pas plus d’une ou deux minutes dans la chambre d’un patient opéré… Heureusement j’ai connu plusieurs chirurgiennes et chirurgiens se comportant bien différemment et l’on peut espérer que la féminisation du métier contribue à effacer ces vieux clichés.

Alors la prochaine fois que vous croiserez un chirurgien ou une chirurgienne, n’hésitez pas à lui répondre et à lui poser des questions, car ce sont des mortels, comme nous!

Ecarteur d’Olivier utilisé en chirurgie viscérale pour écarter la cage thoracique.

A lire:

Le travail du chirurgien : les opérations à cœur ouvert, Jean Peneff, Sociologie du travail, 1997

Histoire des chirurgiens, des barbiers et des barbiers chirurgiens