Atchoum

Des hanches toutes neuves

Rédigé le 18/11/2018
Z

Brève de stage.

Je faisais l’entrée d’un patient en hospitalisation de semaine. Appelons-le Mr Dupont. Il avait cette douleur depuis quelques temps qui ne passait pas, alors il est allé consulter son médecin. Celui-ci l’a envoyé passer des examens et ils ont trouvé une tumeur. C’est ainsi que tout a commencé pour lui. Car à part cette douleur, tout allait bien. Il aimait sa vie.

Mais voilà, patatras.

Mr Dupont avait eu tout le « bilan d’extension » du cancer: les imageries qui permettent de rechercher les métastases. Et malheureusement on avait repéré le cancer trop tard: celui-ci avait déjà commencé à se disséminer dans son corps, un peu partout, jusque dans ses os. Même si lui avait un peu de mal à y croire vu qu’il se sentait très bien.

Sur le scanner, on voyait que ses hanches étaient fragilisées par les métastases et risquaient de se rompre: il fallait donc les remplacer préventivement. La prise en charge fut très efficace. Ni une ni deux, Mr Dupont est au bloc opératoire et on lui remplace ses deux hanches par des prothèses métalliques toutes neuves. Le lendemain, lève-toi et marche, c’est parti pour la suite. Maintenant il faut s’occuper du cancer, mettre des chimiothérapies. C’est un homme vraiment charmant, très jovial et assez bavard. Un de ces patients avec lesquels on est tentés de s’attarder dans la chambre juste pour le plaisir de discuter. Et c’est ce que je faisais puisqu’en tant qu’externe, j’ai plus de temps libre à passer à discuter que d’autres soignants.

On parlait sciences, je lui dis que j’ai enseigné l’informatique. On parlait aussi littérature, du temps qu’il faisait et de marche en montagne. Il était blagueur alors on riait aussi. Il n’avait qu’une hâte: sortir de l’hôpital et retrouver sa vie d’avant. Il n’était pas très convaincu d’avoir besoin de tout ce qu’on lui faisait, il se sentait plutôt bien à part cette douleur lancinante. Fallait-il vraiment lui avoir changé ses hanches? Enfin bon, c’était ainsi, se résignait-il. Et puis ses enfants insistaient pour qu’il se soigne bien.

Trois semaines plus tard, Mr Dupont est de retour. Je me fais une joie d’aller m’en occuper. Mais lorsque j’entre dans sa chambre, je trouve un homme transformé. Il a fondu. Il n’a plus cheveux, est devenu imberbe. Son visage est pâle et sévère, il a l’air mécontent. J’essaye de discuter mais la conversation est poussive. Il est fâché. Ça ne va pas du tout. Il vomit tout le temps, il maigrit. Il a trop mal aux jambes et il ne marche plus. « Ça n’a pas l’air de fonctionner vos traitements! » s’énerve-t-il. Il n’est pas content. J’essaye de faire des blagues, mais ça ne prend pas. J’essaye de lui donner l’espoir que ça ira mieux bientôt, mais il est sceptique.

Plus tard dans la matinée, l’interne me dit qu’il faudrait lui faire un toucher rectal pour vérifier qu’il n’y a pas de sang. C’est mon job d’externe. Alors je vais chercher le matériel, et je reviens dans la chambre de Mr Dupont. Je lui explique ce que je dois lui faire s’il est d’accord, tout en m’excusant de l’inconfort que cela va causer. Je ne suis moi-même pas très à l’aise avec ce geste, pour le moins intrusif. D’autant plus pour Mr Dupont qui trouve qu’on l’embête déjà beaucoup. Et, tandis que je m’affaire avec mon gant et que Mr Dupont est couché sur le côté, il me dit: « Alors? ça vous change de l’informatique hein! » Et on rit de nouveau.

Une semaine plus tard, je suis en train de prendre un café dans la salle de repos quand une aide-soignante raccroche le téléphone fixe, vient s’asseoir à la table et dit: « C’était pour Mr Dupont: il est mort. » Puis elle met le sachet de sucre dans sa tasse et touille avec sa cuillère, faisant des petits tintements contre la tasse, qui me semblent prendre un écho démesuré.

Je me souviens de son rire.

Je me souviens de cette dernière blague.

Et cette sensation de culpabilité: est-ce qu’on l’a vraiment soigné?

Je refais l’histoire dans ma tête. Et s’il n’était pas venu à l’hôpital, serait-il mort ce jour-là? Peut-être qu’il serait mort avant. Ou qu’il aurait les hanches cassées. Ou peut-être qu’il serait dans son jardin. Impossible de savoir. On a suivi nos protocoles scientifiques, on a fait du mieux que l’on pouvait, on a une obligation de moyens et pas de résultat, n’est-ce pas? Pourtant la conviction me reste qu’on l’a soigné trop fort.

Note: tous les détails sont modifiés.