Atchoum

C’est normal, ça!

Rédigé le 25/11/2018
Z

Ce matin-là, j’arrive dans le bureau des internes et j’enfile ma longue blouse dans le service de neurologie. Mon stage a commencé hier, il y a encore beaucoup de choses que je ne connais pas dans cette discipline, à peu près tout en fait. Sur les murs, on peut voir différents mémos affichés, scores diagnostics ou pronostics, questionnaires à faire remplir, scotchés de-ci de-là sur les placards, les murs, la porte, certains tachés de café.

Une fois mis dans ma poche stéthoscope, marteau à réflexes et mon petit carnet à spirales, je me dirige vers le bureau de soins pour voir sur le tableau quels sont les patients arrivés ce matin. Alors que je marche dans le couloir entre les deux bureaux, une femme me hèle d’une porte entrouverte l’air désespérée: « S’il vous plaît! S’il vous plaît! ». Je viens voir ce qu’il se passe. Un homme est allongé dans le lit, elle est assise à son chevet. « Il nous faut de l’apokinon! me supplie-t-elle. Je l’ai laissé à la maison! » « Ah bon? » dis-je (je ne sais même pas ce que c’est). Je regarde l’homme qui a des mouvements de jambe et de bras un peu bizarres. Il me regarde sans rien dire comme si c’était normal, je n’ose pas trop demander si c’est normal du coup. En neurologie, on voit pas mal de patients qui ne marchent pas droit, on des spasmes, des mouvements involontaires du bras ou des tremblements… je me dis que c’est peut-être quelque chose qu’il a habituellement.

Je file chercher l’infirmière. « A la cinq, la femme dit qu’il faut donner de l’apokinon à son mari, qu’elle l’a laissé chez eux. » « Oui bon ça va, c’est pas urgent! Pourquoi ils en ont pas amené, aussi? ». Je retourne dans la chambre. L’homme est toujours en train de faire ses gestes bizarres. Je me lance. « Et donc euh… ces mouvements-là, c’est pour ça qu’il lui faut l’apokinon c’est ça? » « Bah oui! ça va pas, là vous voyez pas?! Il est en OFF là! » me répond-elle exaspérée. Mais à cette époque, je n’avais pas encore entamé l’item n°104 « maladie de Parkinson », et je me retrouvais donc bien bête et inutile.

Je propose à l’infirmière d’aller moi-même chercher la dite seringue, mais elle me dit que ça ne marche pas comme ça, que je ne sais pas où c’est, que ça lui prendra plus de temps de me l’expliquer que de le faire… Impuissance totale.

Deux heures plus tard, je retrouve Monsieur D. allongé dans son lit mais cette fois, sans aucun mouvement « bizarre ». On parle des problèmes d’ajustement des traitements de sa maladie de Parkinson, où l’on peut se retrouver en « OFF » avec des mouvements involontaires très durs à vivre, comme c’était le cas un peu plus tôt. Puis j’étudierai dans mon livre cette histoire de « ON/OFF » et de « dyskinésies » et je comprendrai mieux ce qui est normal ou pas chez un patient atteint de la maladie de Parkinson.

Distinguer ce qui est normal de ce qui ne l’est pas… c’est toute la question.

Je me souviens d’une discussion avec une co-externe sur un patient des urgences qui avait apparemment une paralysie faciale. En lui faisant l’examen neurologique, avec son fameux test du sourire à pleines dents, on pouvait voir que la moitié droite de sa bouche ne souriait pas! C’est grave: qui dit paralysie faciale dit peut-être AVC, attention: urgence! Mais en évoquant cette « anomalie » avec le patient, et surtout avec sa femme, il s’est trouvé que son sourire était toujours tordu ainsi! En fait c’était tout à fait « normal », il n’avait pas de paralysie faciale.

C’était aussi un peu gênant d’aller demander à Monsieur X s’il articulait toujours comme ça (c’est-à-dire en mangeant la moitié des syllabes) tout en jetant un oeil interrogateur  vers son épouse qui devait le savoir. Soit il parle toujours comme ça, soit il est peut-être victime d’un AVC qui l’empêche de s’exprimer « normalement », il faut donc bien poser la question.

C’était inquiétant de n’entendre aucun bruit auscultatoire dans le poumon gauche de monsieur P., et s’il faisait un pneumothorax? Mais en lui parlant, j’ai appris qu’il n’avait plus de poumon gauche depuis les années 80, des suites d’une tuberculose…

Je ne peux pas compter le nombre de fois où j’ai gaffé en trouvant quelque chose d' »anormal » chez un patient alors que pour lui, c’était normal. Une bosse bizarre, des pupilles de taille différente, des doigts violets, des lésions sur la peau, une boule dans le ventre… Et toujours cette réponse: « Ah non mais c’est normal ça, je l’ai toujours eu! » C’était en fait à la fois « anormal » et « normal ». C’était différent mais non pathologique.

Pour vous dire, il y a même des gens qui ont le coeur à droite. Pourtant chez eux, c’est normal. (Toute politique mise à part)

Je garde de côté la normalité mentale car je n’aurai pas le temps de développer cela ici aujourd’hui.

Étudier la médecine ne peut aller sans se reposer toujours cette question: qu’est-ce qui est normal? Qu’est-ce qui est pathologique? Pourquoi at-on mis la limite là et pas là? Et généralement, c’est le patient qui aura la réponse par rapport à sa normalité.

En attendant, si on a un peu de temps, on peut toujours lire ou relire Le normal et le pathologique de Canguilhem, et se poser encore d’autres questions.