Atchoum

Gudule se met à la peinture à l’huile

Rédigé le 15/11/2018
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Laissez-moi vous raconter l’histoire de Gudule.

Gudule, lorsqu’il avait 18 ans, n’était pas très sûr de quoi faire de sa vie. Il s’inscrivit dans une école d’architecture pour fabriquer de belles structures.

Arrivé à ses trente ans, Gudule avait déjà dessiné les plans de sept salles polyvalentes, cinq écoles, deux cimetières et une bibliothèque (sa plus grande fierté). Mais ce qu’il aimait vraiment, c’était la peinture à l’huile. (C’est bien difficile, mais c’est bien plus beau que la peinture à l’eau.) Il pouvait y passer ses journées, mais malheureusement il ne peignait que des croûtes. Si seulement il pouvait en faire son métier!

Après un an de cours du soir, Gudule déposa un dossier pour postuler en première année d’arts appliqués.

Le premier septembre suivant, Gudule était dans les rangs.

Son premier jour, Gudule fit la connaissance de Jean-Jean. Et aussi de Denis, Pascal, Jeanne et Rosalie. Et d’autres aussi dont il n’a pas su les noms. Ils étaient alignés sur le devant de l’amphithéâtre, dos au public, pantalon baissé. Gudule était un peu surpris. Mais bon. La coutume, vraisemblablement.

Comme ils étaient trop nombreux, il y avait un test pour les sélectionner. Il fallait apprendre des listes de couleurs dans l’ordre et les réciter. Il y en en avait quarante-sept. Gudule passa ce test avec brio, ce qui fit de lui officiellement un « artusard ». Il fut félicité par Denis, Pascal, Jeanne et Rosalie lors d’une cérémonie. Pour l’occasion, ceux-ci revêtaient un costume particulier: chaînes métalliques autour du cou, chapeau violet pointu avec un grelot au bout sur la tête. Gudule était un peu surpris. Mais bon. La coutume, vraisemblablement.

Ils posèrent une perruque violette sur la tête de Gudule et se mirent à crier,frapper des mains, le firent boire un punch immonde et écrivirent sur son front son classement au test de sélection, avec un morceau de charbon. Gudule, plus que surpris, fut un peu troublé, voire même saoulé. La coutume, indiscutablement.

Après un week-end à cuver, Gudule se préparait à son premier stage.

Enfin, ils allaient pouvoir commencer la formation pratique. Il s’agissait d’aller dans l’atelier d’un peintre (à l’huile) qui leur apprendrait ses techniques. Gudule arriva à 8 h comme prévu, excité comme une puce. Enfin, enfin! Il y étaient. Ils avaient été cinq étudiants affectés à cet atelier, dont Pascal et Jeanne. Pascal  leur proposa un marché: ne venir qu’un jour sur deux, avec les présents qui couvriraient les absents en faisant la peinture à leur place. Gudule était un peu surpris… comment apprendre à peindre si c’était un autre étudiant qui le faisait à sa place? Il répondit qu’il préférait venir tous les jours, et faire lui-même sa peinture. Pascal trouva cela étrange.

Notons que Pascal connut ensuite une grande carrière dans les artusards, nommé roi deux ans de suite. Il avait même un vrai trône. Il donnait des gages sexuels aux étudiantes de son choix, et fixait des codes à respecter particulièrement farfelus. Il ne quittait presque jamais son chapeau violet pointu et son grelot et avait une place de parking attitrée devant l’Université.

Pour son second stage, Gudule alla chez un impressionniste. Dès son arrivée il fut vertement accueilli.

« Je ne veux pas vous voir vous tourner les pouces! Je vous ai rajouté du travail le dimanche car les précédents ne venaient jamais, ça vous apprendra! Ne laissez pas vos affaires partout! Et on ne répond pas! »

Gudule fut assez surpris. La coutume, sûrement.

Par cet accueil plutôt échaudé, Gudule alla voir la scolarité pour en parler. Mais on lui fit remarquer qu’il manquait franchement de confraternité.

Vint alors la période des cours en amphithéâtre. Gudule était venu, à 8h. Dans l’amphithéâtre, ils n’étaient pas plus d’une dizaine. Trois personnes prenaient des notes frénétiquement pour ceux qui n’étaient pas venus. Puis soudain un groupe d’étudiants entra en hurlant avec des ballons en forme de sexe géant. Ils se mirent devant le bureau et montrèrent leur postérieur. C’était la coutume, dit le professeur.

Gudule remarqua que Rosalie n’était pas parmi les postérieurs dénudés, mais assise à ses côtés. Après quelques week-ends artusards très arrosés, elle s’était rappelée qu’elle aimait surtout dessiner.

Arrivé à Noël, Gudule regardait, pensif, les flocons tomber à la fenêtre. Il se dit, un peu déçu: « mais moi, je voulais seulement apprendre la peinture à l’huile ».

Un matin de janvier, Gudule et Rosalie mirent leurs pinceaux ensemble dans une valise, et partirent sur un bateau, peindre leurs croûtes au milieu de l’eau.

Ils vécurent heureux, et firent beaucoup de couleurs.

-The end-